Contre-pied du trope « enterrez vos gays », la série adolescente fait le choix de raconter l’amour gay pur et heureux sans faire de la souffrance un énième spectacle.
Introduction
Dans l’univers sériel comme ailleurs, il y a des règles à respecter. Elles ne sont pas écrites noir sur blanc dans un petit guide distribué aux showrunners, mais c’est tout comme, tant elles sont appliquées avec une troublante régularité. Parmi elles, le pattern « enemies to lovers », le karma qui s’abat sur une némésis jugée intouchable, le twist qui dévoile que le « méchant » ne l’est pas tant que ça via une faille liée à son passé… et puis, il y a des règles dont on se passerait bien. Comme celle du couple gay ou lesbien qui ne finit que rarement heureux, car souvent, l’un des deux passe de vie à trépas. Les sérivores ont même un nom à ce trope : le « Bury Your Gays » ou « enterrez vos gays » dans la langue de Molière.
La liste des shows à avoir respecté cette règle punitive est longue et n’a pas manqué de traumatiser plusieurs générations de spectateurs LGBTQIA+. Parmi les plus tristement célèbres, on pensera à Lexa dans The 100, abattue par une balle perdue quelque temps d’écran après une scène d’amour physique avec Clarke. Quasi le même son de cloche dans l’horrifique The Walking Dead, puisque l’espérance de vie des protagonistes queer y est encore plus réduite qu’à l’accoutumée.
Le bonheur en sursis
Sans pour autant parler de héros dans la tombe, force est de constater que les relations LGBTQIA+ sont souvent malmenées dans les séries, a minima davantage que les relations hétéronormées. Si l’ibérique Elite propose une belle inclusivité sur le spectre des orientations amoureuses avec quasi toutes les lettres de l’alphabet représentées, reste que Omar est régulièrement menacé de mariage forcé et rejeté par son père, un arc très pesant en plus d’être particulièrement caricatural quant à la prétendue homophobie systématique chez les musulmans, ici poussée à l’extrême.

Riverdale ne fait pas tellement mieux : d’un côté, Kevin n’a pas droit à des arcs amoureux très poussés, comme s’il n’était là que pour remplir un cahier des charges. Quant au couple iconique Choni (Cheryl et Toni), on assiste d’abord à une rupture larmoyante puis à une ellipse temporelle qui balaie d’un revers de la main tout espoir de retrouvailles, puisque Toni est désormais en couple avec un homme. Ici, le couple gay n’est pas tué littéralement, mais effacé au profit d’un autre plus « standard ». Le message est clair : pour les couples queer, le bonheur est un sursis mais ne connaît jamais de happy end.
Heartstopper, un contre-modèle assumé
C’est dans ce paysage moribond et peu favorable aux amours inclusives que débarque l’adaptation du webcomic d’Alice Oseman. Pour mémoire, Heartstopper raconte l’idylle adolescente entre Nick et Charlie, deux lycéens amoureux. Et… c’est à peu près tout ! Pas de mort « trash » et gratuite ou de coming out douloureux qui revient comme un métronome au gré des saisons et filmé de manière tapageuse. Juste le quotidien de deux adolescents qui découvrent les joies et les affres d’une première relation.

Évidemment, elle n’est pas dénuée d’épreuves, comme les troubles alimentaires de Charlie ou la relation de Nick avec son frère, moins ouvert d’esprit. Mais ce qu’elle ne fait jamais, c’est utiliser leur différence pour en faire un spectacle de souffrance. Même les épreuves qui paraissent les plus insurmontables (le harcèlement scolaire et l’homophobie) sont traitées sans fioriture, là où Élite en ferait volontairement des caisses.
Heartstopper a fait le choix d’être très feel good et réconfortante, montrant que la joie est un droit et pas une anomalie. Alors évidemment, si elle existe, c’est qu’elle a aussi eu de bons exemples avant elle. Pêle-mêle Young Royals, Sex Education, Love, Victor – et, malgré tout, Élite, car tout n’est pas à jeter dans la série. Si son traitement des personnages queer peut faire débat, reste qu’ils ont tous et toutes le mérite d’exister et ont laissé un héritage.
Attention, toutefois, à ne pas passer à côté d’un élément important : la nuance. Beaucoup de détracteurs pointent du doigt tout ce qui fait le charme et la force de la série Heartstopper, c’est-à-dire sa fraîcheur, flirtant parfois dangereusement avec la candeur. Au mieux, cela donne des scènes mignonnes, attendrissantes bien qu’un peu cringe car too much (on pense notamment à Nick hurlant sur la plage qu’il aime Charlie « de manière romantique et pas platonique »). Au pire, cela peut donner un sentiment de parcours édulcoré et sucré, sans jamais la moindre difficulté. Bref, trop beau pour être vrai.
La nouvelle règle : un choix et pas un châtiment
Certes, représenter des amours queer heureuses est de l’ordre du nécessaire. Mais ne représenter que cela et rien d’autre, sans contraste, comporterait également le risque d’effacer des réalités encore bien trop gravées dans le marbre (le rejet familial, les violences physiques et psychologiques, le harcèlement, la précarité).
La question n’est pas d’interdire la fiction de narrer la douleur queer, mais plutôt de cesser d’en faire le « boss de fin » inévitable des personnages LGBTQIA+. Et en cela, Heartstopper est un modèle à suivre. Ou peut-être même déjà suivi ! On pensera volontiers à l’épisode Long, Long Time de The Last of Us qui a fait pleurer bien des spectateurs, avec l’histoire dévastatrice de Bill et Frank, tombés amoureux en plein monde post-apocalyptique.
Oui, ils meurent, mais ensemble. Ils vieillissent ensemble, connaissent des décennies de tendresse dans un monde où aucun espoir ne semble permis. Et s’ils y passent, c’est parce que l’un est condamné et que l’autre ne peut imaginer une vie privée de son âme sœur. Tragique, mais un accomplissement et surtout un choix des personnages plutôt qu’un châtiment de la part des scénaristes. Résultat ? La critique, unanime, a qualifié l’épisode d’un des meilleurs récits d’amour queer montrés à la télévision, en toute simplicité.
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