Avec la sortie de son nouvel album « Yearnalism », Baby Rose confirme qu’elle n’a rien d’une diva R’n’B classique. Cette Américaine de 31 ans captive par un timbre et un phrasé uniques, qui ne sont pas sans rappeler la sensibilité de la regrettée Amy Winehouse. Une voix habitée, suspendue, qui laisse tout simplement sans voix.
Introduction
« C’est une sorte de leçon où je découvre que mon processus préféré est de faire partie de l’équipe, de faire partie de ce moment. »
C’est avec ces mots que Jasmine Rose Wilson, encore trop peu connue sous le nom de Baby Rose, s’explique sur le processus créatif qui entoure son excellent troisième disque, Yearnalism. Douze nouveaux titres aussi stupéfiants les uns que les autres qui sont sortis ce 10 juillet 2026.
Baby Rose est une enfant des nineties – née en 1994 –, la décennie phare du sous-genre R’n’B auquel on la rattache un peu trop facilement. « Facilement » car l’industrie musicale a depuis bien longtemps une tendance facile au catalogage et au formatage pour les besoins de son commerce comme de la promotion d’artistes, de groupes et de musiciens.
Or, quand cette native de Washington D.C. est apparue sur nos écrans radar en 2019 avec l’album To Myself, elle avait, paradoxalement à son lieu de naissance, déjà tout de ces chanteuses typiques de la Southern soul (la soul sudiste). Pas vraiment le type de vibrations que l’on entend dans le registre R’n’B issu généralement des grandes métropoles du Nord ou de l’Est (New York., Los Angeles, Philadelphie, Washington…), sous-genre qui lui est attribué fréquemment.
On dirait le Sud
Baby Rose chante avec ce flegme capiteux qui caractérise généralement la deep soul et, plus largement, les musiques élaborées dans le sud des États-Unis. Un grain de voix habité qui touche et fait chavirer. Cette façon de laisser traîner les mots, de chanter les cœurs fracassés, la mélancolie ou un quotidien pas toujours facile.
Et puis, en se penchant sur sa biographie, on apprend que Baby Rose a transité par la Caroline du Nord et qu’elle réside depuis de nombreuses années en Géorgie, du côté d’Atlanta. Ceci expliquerait donc cela.
Un fan-club de célébrités
Ce n’est pas un scoop : la grande famille de la soul music regorge généralement d’excellentes vocalistes, tout comme son pendant moderne, le R’n’B à son apogée dans les prolifiques nineties. Avec ses évidentes racines venues directement du gospel, le genre s’y prête naturellement, pourrait-on dire.
Si justement vous cherchez une diva R’n’B à la puissance vocale digne des grandes dames du genre qui, dans les années 90, saturaient les micros et les ondes (Mariah Carey, Jennifer Lopez, Whitney Houston, Brandy, Toni Braxton…), passez votre chemin et laissez-vous conduire par vos moteurs de recherche algorithmiques.
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Car Baby Rose, comme la regrettée chanteuse britannique Amy Winehouse, c’est d’abord un timbre et une tessiture vocale singulière qui oscillent entre mélancolie et le soupçon d’avoir affaire à une âme meurtrie, écorchée, voire peut-être même torturée.
En quelques années, elle a aiguisé l’appétit des musiciens et les oreilles des initiés. J. Cole et SZA, entre autres, l’ont embauchée pour ouvrir certains de leurs concerts, tandis qu’elle compte en un rien de temps des fans bien connus (Kendrick Lamar, Alicia Keys, James Blake…). D’autres lui proposent des featurings et des collaborations souvent fructueuses, à l’image de celle, récente, avec Leon Thomas pour son album Mutt, qui s’est concrétisée par le prestigieux Grammy du meilleur album R’nB début 2026.
Mais il y a une alliance aussi inattendue que payante musicalement, c’est celle de Baby Rose et du trio canadien BadBadNotGood pour un mini-album paru trop discrètement en 2024 (Slow Burn). Huit titres organiques et d’une richesse sonore bien éloignée des productions souvent tape-à-l’œil du R’n’B. Si je n’ai rien contre les divas aux vocalises puissantes, la mise au point était nécessaire pour vous mettre sur les bons rails.
Des chansons qui transpercent
Capable d’un sidérant minimalisme sur un titre comme Sunday (sur ce nouvel album Yearnalism) qui n’est pas sans rappeler la puissance émotionnelle de Candi Staton, de 50 ans son aînée, la trentenaire s’approprie avec brio chaque couleur que représente l’album. Reflet boom-bap, single soul-pop parfaitement taillé pour le format radio (But Nvm, Let Me Go) ou tourbillon de soul psychédélique (Believe Me), tout sonne juste, tout fonctionne. La force du détail comme le moindre gimmick mélodique.
Une capacité à suspendre l’auditeur au bout de ses presque chuchotements et quelques tours de force en termes d’arrangements. Chœurs churchy, cordes et breaks mid-tempo somptueux à l’image de ce qui pouvait sortir des mythiques studios Fame en Alabama dans les années 60 et 70.
Dans l’histoire de la pop music, Baby Rose n’est évidemment pas la première. Des histoires de voix éraillées, tiraillées, fracassées dont le charme en devient transperçant, il en existe évidemment quelques-unes. Dans le jazz (Nina Simone, Billie Holiday), le blues (Ma Rainey, Big Mama Thornton) ou même dans ce rock au féminin (Janis Joplin, Karen Dalton) : quand les fêlures donnent de la voix, l’émotion est souvent là.
Aujourd’hui, en 2026, après avoir mûri son travail une poignée d’années, on se rend à l’évidence : les chansons de Baby Rose transpercent et ne vous lâchent plus.
D’une apparente simplicité, c’est aussi en réécoutant Borderline, l’un de ses prermiers singles paru en 2019, que l’on mesure le niveau de celle qui n’avait alors que 25 ans. Organique, déchirant et d’une souplesse d’interprétation bluffante, contenu comme contenant.
Sept ans se sont écoulés entre ce premier single et ce nouvel album Yearnalism. Les modes ont valsé, mais le titre n’a rien perdu de sa force et de son intensité. C’est aussi à cela qu’on mesure la réussite d’une chanson, le talent d’une artiste et le chemin parcouru.
Amy peut se reposer en paix, le flambeau n’est pas éteint.