Il y a eu Billie Holiday, Sarah Vaughan, Ella Fitzgerald, Nina Simone. Plus proche de nous, Cassandra Wilson, Diana Kral ou Stacey Kent. Toutes ces femmes ont marqué – et continuent de marquer – le jazz, berceau des plus grandes voix. Aujourd’hui, de nouvelles artistes apparaissent sur cette scène, apportant chacune leurs personnalités et leurs histoires. Tour d’horizon de ces nouvelles chanteuses particulièrement talentueuses.
Introduction
Qui parmi Samara Joy, Laura Prince, Jody Sternberg, Gabrielle Cavassa, Stella Cole, Laufey ou Marion Rampal marquera le jazz ? Toutes, à leurs manières, font évoluer le genre. Certaines en fusionnant le jazz à des sons contemporains ou traditionnels de cultures ancestrales, d’autres en se servant des réseaux sociaux pour attirer un public jeune qui ne se serait pas penché sur ce genre musical jugé (à tort) un peu « niche ».
Plongez dans l’univers et l’histoire de ces femmes qui, peut-être, feront l’histoire du jazz.
Stella Cole
Stella Cole a trois ans lorsqu’elle regarde Le Magicien d’Oz – et c’est LA révélation. Elle se passionne alors pour les comédies musicales et celles qui les incarnent, comme Judy Garland.
Pendant la pandémie de Covid-19, elle publie des vidéos sur TikTok, interprétant Over The Rainbow (Judy Garland), Everybody Says Don’t de Stephen Sondheim, ou Flowers de Miley Cyrus. Peu à peu, ces reprises deviennent virales. Stella devient une star des réseaux sociaux et joue ici et là dans les bars et les clubs, jusqu’à être signée par le label Decca.
Avec son appropriation particulière du Great American Songbook, elle incarne le renouveau du jazz. Le charme et la fraîcheur de sa voix, alliés à une parfaite maîtrise du swing et une interprétation très moderne d’un répertoire bien loin de sa génération, attirent un public jeune, peu habitué à écouter du jazz. En apportant une touche de soul ou de pop à ces grands standards, la jeune Américaine remonte le temps et offre une image moderne du genre.
Stella cole prolonge l’aventure de son album It’s Magic avec un live très attendu : le 10 juillet prochain sortira un enregistrement capté dans une salle mythique de New York, le Café Carlyle.
Samara Joy
Samara Joy a toujours baigné dans la musique. Ses grands-parents ont fondé le groupe de gospel The Savettes, et son père est chanteur et bassiste. C’est d’abord la soul qui fait partie de l’univers de Samara. Le jazz, elle ne l’approche que tardivement, lors de ses études à la Fordham High School for the Arts. Elle n’a même pas encore enregistré d’album qu’elle remporte le prix de Meilleure Vocaliste de l’Esssentially Ellington Competition de l’université Fordham, puis la Sarah Vaughan International Jazz Vocal Competition.
Très vite, les noms de Sarah Vaughan ou Ella Fitzgerald sont associés à cette étoile montante. Les prix pleuvent : nommée Meilleure nouvelle artiste par JazzTimes (le magazine de référence dans l’univers du jazz) en 2021, puis – excusez du peu – le Grammy Award du Meilleur nouvel artiste et du Meilleur album de jazz vocal pour Linger Awhile en 2023, ainsi que celui du Meilleur album de jazz vocal pour Portrait en 2026. Pas étonnant qu’elle ait été signée chez le label Verve – label d’Ella Fitzgerald, de Sarah Vaughan, de Nina Simone et de Billie Holliday.
Si elle a le classicisme de ces grands dames chevillé au corps et au cœur, Samara sait parfaitement s’en extraire pour élaborer son propre son, à la fois classique et parfaitement contemporain, comme sur Peace Of Mind / Dreams Come true, un titre mêlant gospel et swing qui s’adresse à la génération Z – dont elle fait partie.
La force de Samara ? Sa voix. « Les futurs chanteurs de jazz étudieront certainement sa technique vocale », écrit la journaliste Jumoké Fashola pour Everything Jazz. Aleyna Ozcan, de son côté, déclare au micro de Jazz Radio Suisse : « Samara Joy n’est pas seulement une voix extraordianire, elle est une voix qui compte, capable de faire entrer le jazz dans la conversation musicale mondiale actuelle.«
Marion Rampal
Le jazz a fait partie – de manière plus ou moins prégnante – de l’enfance et de l’adolescence de Marion Rampal. Sa mère lui chante des mélodies à la manière de Michel Legrand, et son grand-père joue Nat King Cole. Pourtant, son premier groupe est un groupe de rock, Wesh Wesh.
Vers l’âge de 19 ans, elle se tourne vers le jazz et fait la rencontre de Raphaël Imbert. Louis-Julien Nicolaou, des Inrocks, écrit d’elle: « Aucune école, aucun professeur n’apprendra jamais à chanter comme le fait Marion Rampal. Son blues est extra-terrestre, son africanité blanche, sa féminité mâle, sa manière à elle seule.«
C’est une véritable touche à tout, autant influencée par le jazz, le blues, la pop ou la musique classique. Son album Main Blue (2016) avec Anne Pacéo et Pierre-François Blanchard, est le fruit de ses voyages en Louisiane et à New York, où elle étudie ce qu’elle nomme « les gestes du blues ». En 2018, ce sont des airs du cabaret berlinois des années 30 qu’elle s’approprie avec Bye Bye Berlin! (Quatuor Manfred). En 2019, Le Secret parcourt quelques lieders comme des classiques de la chanson française.
Son dernier album, Song For Abbey (2025), en dit long. Qui pouvait arpenter le répertoire de la célèbre chanteuse et militante des droits civiques des années 60, Abbey Lincoln ? Marion Rampal, assurément. « Abbey Lincoln était quelqu’un d’assez indomptable. Elle ne voulait pas de fric et elle a toujours été assez farouche dans sa recherche d’indépendance dans sa carrière », confie-t-elle à Ouest France.
Pas étonnant que les Victoires du Jazz la récompensent régulièrement – sacrée « artiste vocale » pour le disque Tissé en 2022, puis « artiste vocale », « concert » et « album » pour Songs For Abbey en 2026. Son éclectisme en fait une artiste à part, particulièrement novatrice par sa radicale liberté, et qui n’a pas fini de surprendre.
Gabrielle Cavassa
Cavassa – ce nom sonne comme une fragrance italienne. Alors oui, la demoiselle a des origines de la Botte, mais c’est en Californie qu’elle a grandi. Depuis toujours, Gabrielle aime la musique, celle qu’écoutent ses parents, de la pop au jazz en passant par la soul. Autodidacte, elle apprend les rudiments théoriques à la San Francisco State University, puis part vers le berceau du jazz, là où tout fourmille : La Nouvelle-Orléans, où elle fait ses armes dans les bars et les clubs.
Après un premier album autoproduit en 2020, elle est remarquée par Joshua Redman, qui l’invite sur son disque Where Are We en 2023. Les éloges pleuvent – et ce n’est qu’un début. Elle signe ensuite chez le mythique label Blue Note et sort Diavola (« diablesse » en italien). Pour Qobuz, Stéphane Ollivier décrit cet opus comme « une oeuvre d’une finesse et d’une maturité étonnantes qui la propulse parmi les chanteuses et compositrices prometteuses de la nouvelle scène jazz américaine« .
À ses côtés, Joshua Redman, son mentor, et des musiciens ultra-renommés (le guitariste Jeff Parker, le contrebassiste Larry Grenadier, le batteur Brian Blade et le pianiste Paul Cornish). C’est que le timbre de la demoiselle a de quoi séduire : une voix de velours, légèrement éraillée, délicate à souhait, taillée pour susurrer quelques ballades. Fermez les yeux ; la magie opère.
Jody Sternberg
C’est en Australie que Jody Sternberg voit le jour. Très tôt, elle se passionne pour la musique. Après quatre années passées au Japon à s’enrichir de diverses expériences sonores, elle part étudier le saxophone au célèbre Berklee College of Music. En arrivant en France, elle élargit son spectre artistique en devenant chanteuse, parolière – et bien sûr musicienne.
Le parcours de Jody est fait de nombreuses rencontres, qui vont l’enrichir et l’amener à développer son style et creuser son sillon. C’est ainsi qu’elle participe à l’album d’Arthur H, Négresses blanches, ainsi qu’au projet Hollywood Mon Amour de Marc Collin (Nouvelle Vague). Pour la tournée internationale de The Antidote, Jody chante pour Morcheeba – remplaçant haut la main Skye. Sur cet album, elle a co-écrit d’ailleurs le titre Wonders Never Cease.
Jody Sternberg est à la croisée de multiples styles : le jazz, bien sûr, mais aussi le blues, le folk, la soul ou la bossa nova. Toutes ces expériences ont façonné son univers. Pour Télérama, Louis-Julien Nicolaou la qualifie d' »oiseau rare, du genre à avoir vécu des hauts et des bas et à en avoir tiré un chant unique, un peu fêlé, terriblement sincère ».
Castles In The Sand (2023), en duo avec le célèbre pianiste français Alain Jean‑Marie, permet de découvrir de façon plus personnelle cette artiste. Sea Of Love (2026), son nouvel album où elle retrouve son ami Arthur H, confirme que ce n’était pas qu’un seul coup d’éclat, mais qu’elle a toute sa place dans la cour des grandes voix du jazz – sur lesquelles il va falloir compter. Comme ses aînées (Nina Simone, Alica Coltrane) qu’elle cite parmi ses références, elle a cette sève à la fois douce et fiévreuse qui coule dans ses veines.
Laura Prince
Dans la famille de Laura Prince, on écoute beaucoup de musique ; une de ses grands-mères joue du piano. Née au Togo d’un père togolais et d’une mère française, Laura a très tôt été bercée par la musique. À la maison, les mélodies de Célia Cruz, Fela Kuti, Aznavour, Piaf, Barbara, mais aussi Mozart ou Bach, résonnent. C’est donc très tôt que Laura se forge une oreille très musicale.
Sa mère lui offre un petit piano sur lequel elle joue et chante ses premiers efforts. Elle n’apprend à lire la musique qu’à 13 ans, et fait des études d’ethnomusicologie. Mais c’est une tragédie, la mort brutale de sa tante adorée, qui va provoquer chez elle un véritable électrochoc. Elle décide alors de se lancer dans la musique.
Laura Prince fait appel au pianiste Grégory Privat pour son premier album. En 2021, Jazz Radio en fait l’une de ses révélations : « Il est vrai que le jazz est à la croisée des chemins. Certains restent ancrés dans un genre ancestral, mais d’autres souhaitent voir le jazz évoluer. De nombreux artistes vont d’ailleurs en ce sens, et Laura Prince en fait partie.«
Avec Adjoko (2025), elle peaufine ce métissage et s’ouvre avec une forte sensibilité à ses racines africaines. Aux côtés du pianiste ghanéen Victor Dey Junior et du percussionniste béninois Samuel Agossou, elle s’est installée en immersion totale à Ouidah pour replonger dans sa culture ancestrale togolaise. « Adjoko c’est son prénom, qu’elle porte comme une carte d’identité où qu’elle soit, c’est aussi l’écho de la voix de Mary Prince, qui sut s’affranchir de sa condition d’esclave« , peut-on lire sur New Morning.
Laufey
Née en Islande d’un père islandais et d’une mère chinoise, elle se fait connaître en tant que finaliste lors de l’édition 2014 d’Ísland Got Talent, et demi-finaliste de The Voice Iceland en 2015. C’est d’abord la musique classique qu’elle étudie, notamment le violoncelle et piano. De cette période, elle en garde la discipline, la rigueur – et surtout une oreille fine. Elle s’essaye au patinage et à la danse de balletn, mais c’est véritablement le jazz et ses standards des années 40 qui la happent.
Tout commence lorsqu’elle poste sur TikTok une reprise de Street By Street. Virale, la vidéo est même remarquée par des artistes de renom comme Billie Eilish. Un premier EP en poche, Laufey continue d’attirer l’attention de magazines comme Rolling Stone ou American Songwriter, qui classe Typical Of Me dans les meilleurs albums de 2021. Et ce n’est que le début.
Bewitched (2024) met tout le monde d’accord, et ouvre grand les portes de sa jeune carrière. Son contrat avec AWAL, un label qui laisse aux artistes un quasi contrôle intellectuel de leur art, lui permet si jeune de briser tous les codes. Avec sa formation classique, sa sensibilité en lien avec le monde contemporain et son amour du Great American Song Book, Laufey, comme ses consoeurs, fait du jazz un genre qui s’ouvre. En le rendant plus accessible, elle conquiert un public bien loin du monde élitiste d’autrefois.
Certain⸱es diraient qu’elle dépoussière le style, prouvant que le jazz vocal est un art très vivant, loin du musée dans lequel certains l’imaginent à tort. En maîtrisant autant la musique que les moyens de communication, Laufey a su créer une proximité que peu ont réussi à ce point dans son domaine. Sur les réseaux, elle donne accès aux coulisses de la création, à l’explication des accords, et même la livraison de doutes, des erreurs…
Lorsqu’elle a publié des reprises de standards jazz sur TikTok, le New York Times les a qualifiées de décontractément élégantes. Bewitched comme A Matter Of Time (2025) ont d’ailleurs tous deux été consacrés Meilleur album vocal pop traditionnel aux Grammy Awards.
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Gabi Hartmann
Gabi Hartmann commence par le piano classique avant de tomber sous le charme des grandes voix soul et jazz – Nina Simone, Billie Holiday, Otis Redding. Après un double cursus sciences po / philosophie, un master d’ethnomusicologie et une année au Brésil où elle découvre João Gilberto et Caetano Veloso, elle étudie le jazz au conservatoire puis à la Schola Cantorum.
C’est la rencontre avec le producteur Jesse Harris – à qui l’on doit le son de Norah Jones, Melody Gardot ou Madeleine Peyroux – qui fait tout basculer. Ensemble, ils enregistrent entre Paris et New York un premier album éponyme (2023) qui détrône Ibrahim Maalouf en tête des ventes jazz, cumule plus de 20 millions d’écoutes et lui vaut le Japan Gold Disc Award de la meilleure nouvelle artiste internationale.
Son deuxième album, La Femme aux yeux de sel (2025), confirme l’étendue de son univers : jazz, folk, soul et world music s’y entrelacent autour d’un conte initiatique en trois chapitres, avec à ses côtés le saxophoniste Laurent Bardainne et la flûtiste Naïssam Jalal. « C’est important de refléter dans ma musique le temps dans lequel je vis et ce qui me révolte« , confie-t-elle à l’AFP. Voyageuse impénitente, autrice-compositrice-guitariste, Gabi Hartmann n’en est clairement qu’à ses débuts.