Décryptage

La petite maison dans la prairie revient, et le fantasme (parfois problématique) de la slow life aussi

07 juillet 2026

Par Melissa Chevreuil

Illustration
“La petite maison dans la prairie”, le 9 juillet 2026 sur Netflix. ©Netflix

Plus qu’un simple comeback saupoudré de nostalgie, la série résonne tout particulièrement avec la fascination actuelle pour la « slow life » et le « cottagecore »… avec ses qualités et ses dérives.

Introduction

Une ferme isolée, des journées rythmées par la course du Soleil et les saisons, des repas maison, des vêtements cousus à la main et la sueur au front, et surtout une vie dépourvue de notifications ou d’écrans encombrants. Voici, peu ou prou, tout le programme de la vie de la famille Ingalls de la série La petite maison dans la prairie, adaptée des romans de Laura Ingalls Wilder. Et si la fiction des années 1970-1980 a bercé bien des quotidiens à grand renfort de rediffusions à la télévision, la vie qu’elle narre n’était pas vraiment source de fantasmes à l’époque.

Mais ça, c’était avant 2026, sa folle envie de ralentir et l’explosion du « cottagecore », ou l’idéalisation poussée de la vie à la campagne. Qu’une nouvelle adaptation arrive sur Netflix n’est donc peut-être pas un hasard du calendrier ou une simple réponse marketing à la mode des reboots. Au-delà du binge-watching à venir, le spectateur peut également se questionner sur ce que la nouvelle hype autour du programme phare des années 1970 dit de notre époque actuelle.

Le cottagecore plus fort que les dramas ?

Pour comprendre, il faut sans doute évoquer l’euphorie autour de la « slow life », cette tendance sur les réseaux sociaux, mais qui se veut aussi un mode de vie. Face aux sollicitations numériques permanentes, beaucoup ont décidé de s’imposer un nouveau rythme, tout en douceur, plus régressif aussi : on transforme les contraintes en loisirs et en plaisirs.

La petite maison dans la prairie.©Netflix

Prendre le temps de lire, cuisiner, jardiner ou simplement de ne rien faire, sans culpabiliser. Autant d’activités qui font le sel du quotidien de la famille Ingalls, où il ne s’agissait finalement que de cultiver la terre, s’occuper des animaux, faire des lessives ou réparer des meubles.

Alors, évidemment, la série ne se basait pas que là-dessus – elle n’aurait sans doute pas duré aussi longtemps le cas échéant ! Divertissement oblige, il y avait aussi quelques intrigues et dramas pour tenir en haleine le spectateur avide de potins, entre l’iconique peste Nellie Oleson – considérée (à raison) comme l’une des premières mean girls du paysage sériel, qui n’aura de cesse de se battre avec Laura –, les incendies, les décès, Mary qui perd la vue… Bref, tout ce qui fait aujourd’hui le squelette d’un bon soap bourré de rebondissements.

La petite maison dans la prairie.©Netflix

Et pourtant, rien à faire : ce sont l’esthétique et l’ambiance si particulières qui priment et restent dans l’imaginaire collectif, plus que les cliffhangers grandiloquents. La preuve ? Le retour du « cottagecore » cité plus haut, qui a envahi Pinterest, Instagram ou TikTok avec son esthétique ultraléchée : des robes fleuries, du pain au levain fait maison, des cueillettes de fleurs sauvages et autres champignons, des maisonnettes de campagne pour le week-end, ou encore des potagers dans le jardin. Aujourd’hui, les réseaux sociaux partagent cette quête de lenteur et ce retour au plus près de la nature… Paradoxal, puisque ce sont ces mêmes réseaux qui nous ont habitués à la surconsommation, au scrolling et au changement permanent.

Prendre le temps

En France, il faudrait citer le créateur de contenus Superlumos comme l’une des figures de proue de cette tendance. Ses vidéos ne prônent pas particulièrement l’esthétique « cottagecore » dans la forme, mais plutôt dans le fond, c’est-à-dire la lenteur qui lui est associée. Sur sa chaîne YouTube, on retrouve ainsi des vidéos comme Je suis à Londres, j’ai rien préparé et ça fait du bien, Les plaisirs simples du mois d’août à Paris ou encore Vivre au ralenti l’été à Paris. Pas de pression, pas de programme chargé et bâti pour le « watchtime » : le créateur de contenus veut juste partager son quotidien, le vrai, et tant pis s’il manque de happenings ou de guests renversants.

Même quand il est en voyage à Tokyo, Superlumos suit cette ligne éditoriale. Alors que ses collègues nous délivrent régulièrement des vlogs de leurs vacances dans la ville des anime avec, pêle-mêle, des courses en kart sur le Shibuya crossing ou des combats de sumo, le vidéaste se contente de faire le tour des coffee shops. Profiter du soleil, dénicher la meilleure boisson et admirer le paysage, c’est tout ce qui l’intéresse, et tant pis si cela manque d’un concept viral.

Les femmes Ingalls sont-elles des trad wives ?

Cette fascination pour une existence plus lente n’est toutefois pas exempte d’ambiguïtés et de polémiques. Hélas, comme souvent lorsqu’une imagerie devient virale, elle finit aussi par être récupérée et détachée de son contexte historique. Sur les réseaux, plus que de vanter l’esthétique bucolique, des créatrices de contenus s’inscrivent dans la mouvance des « trad wives », les épouses traditionnelles, dont la mannequin Nara Smith est sans doute la cheffe de file.

On retrouve les robes vintage à motifs fleuris, donc, le pain et les cookies maison, les enfants élevés à la campagne… mais aussi un message à l’idéologie plus que douteuse, puisque très genré quant à la répartition des tâches au sein d’un foyer. Aux femmes de faire le ménage, la cuisine et de s’occuper de leur progéniture pour avoir une vie de rêve et équilibrée. Certes, Caroline Ingalls, mère et épouse de la tribu, passait ses journées à faire tourner le foyer, jusqu’à faire elle-même le beurre. Mais ce n’était aucunement un idéal ou une esthétique : si elle fait tout, c’est pour survivre.

Une question de survie, mais pas d’esthétique

Donner autant de sa personne était, plus qu’une norme, une nécessité dans l’Amérique rurale de la fin du XIXe siècle. Charles Ingalls, son époux et patriarche, ne se contente pas de poser les pieds sous la table en attendant sa gamelle, ou d’avoir un beau rôle de père protecteur et d’époux modèle sans lever le petit doigt. Il abat des arbres, laboure les champs, accepte de sales besognes loin de chez lui dans l’unique but de nourrir sa famille. Des tâches tout aussi éprouvantes.

La petite maison dans la prairie.©Netflix

De manière générale, aucun personnage ne s’adonne à une activité par gaieté de bon cœur, même s’il peut parfois prendre du plaisir ici et là. Tout n’est que labeur. Alors qu’en 2026, beaucoup sont carrément capables de payer pour passer un week-end coupé du monde sans wifi, traire des vaches dans une ferme ou partir en cueillette. Bref, payer pour… souffrir, en quelque sorte. Au fond, on ne peut pas blâmer celles et ceux qui regrettent une époque qu’ils n’ont pas vécue par envie d’une vie « modeste », mais attention à ne pas confondre ce phénomène avec une nostalgie d’un ordre social bien plus conservateur.

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