Depuis quelques années, les mangas, les anime et les jeux vidéo mettent en scène de nombreuses figures d’influenceurs pénibles. Enquête sur ce phénomène qui tire son origine de problématiques sociales bien réelles.
Introduction
Seraient-ils le nouvel ennemi à abattre ? Depuis quelques années, ils ont fait leur apparition dans de nombreux récits, souvent en tant que figure antagoniste, regroupés sous le terme très péjoratif de « nuisance streamers ». Ils sont youtubeurs, VTubeurs, streamers ou participants à des émissions de téléréalité. Et, quand ils sont montrés sous un jour relativement positif, comme dans le manga Wicked Spot (paru le 5 juin aux éditions Vega), on y décèle toujours en creux une critique du système de l’influence en ligne. Il faut dire qu’au Japon, il s’agit d’une question sociale explosive.
Des scandales liés à des influenceurs
En 2017, l’influenceur américain Logan Paul provoque un énorme scandale au Japon en filmant, lors de son voyage, un corps sans vie dans une forêt connue pour ses disparitions et ses suicides. Loin d’être un incident isolé dans le contexte d’un très fort boom du tourisme au Japon (dont les visiteurs étrangers ont été multipliés par plus de dix en 20 ans) où des incidents similaires se sont répétés depuis.
Johnny Somali, Fidias Panayiotou, Lochie Jones… Autant de noms que de scandales, dans ce contexte où ouverture du pays au tourisme de masse rime souvent avec multiplication des incivilités. Un problème très bien analysé par la youtubeuse Julia Boateng dans une vidéo sur le sujet.

Cependant, le problème est loin de se cantonner à des touristes étrangers indélicats, puisque les scandales avec des influenceurs locaux se sont également accumulés depuis quelques années : un youtubeur élu sénateur, puis accusé d’escroquerie, une influenceuse soupçonnée de faire la promotion de médicaments hors de tout cadre médical, des streamers accusés de racisme décomplexé, de la propagation de fausses nouvelles…
La figure de l’internaute ayant fait son buzz et sa fortune sur les réseaux est, au fil du temps, devenue plutôt négative dans l’opinion japonaise. De même, leurs communautés ont souvent mauvaise réputation, accusées par de nombreuses études de pratiquer le harcèlement à grande échelle.
Un sujet pris à bras-le-corps
Évidemment, il existe, au Japon, des centaines d’influenceurs adorés et vierges de toute polémique. Ces figures problématiques restent des cas particuliers. Néanmoins, il n’a pas fallu bien longtemps pour que la figure du « nuisance streamer » fasse son apparition dans nombre d’œuvres japonaises.
C’est, par exemple, l’un des sujets centraux d’Urban Myth Dissolution Center, un jeu d’aventure horrifique dans lequel la plupart des antagonistes sont des influenceurs pénibles qui s’approchent d’un peu trop près du monde de l’occulte.

De plus, dans la série de jeux d’action-aventure Like a Dragon de Sega, de nombreuses intrigues sont liées à des comportements problématiques adoptés par des streamers japonais pour faire de l’audience. Ce personnage d’e-celebrité antagoniste s’est, petit à petit, infiltré partout dans la pop culture japonaise, au point d’en faire des protagonistes dépeignant leurs méfaits plus ou moins patentés.
C’est, notamment, le postulat de départ du dessin animé humoristique Mayonaka Punch, diffusé en 2024, dans lequel une streameuse rejetée de son groupe s’associait avec une vampire pour tenter de percer avec une chaîne axée sur le surnaturel, au risque d’aller beaucoup trop loin pour se créer une communauté.
Une manière de parler d’une société qui change
Toutes ces représentations d’influenceurs ne sont pas systématiquement négatives : nombre de mangas dépeignent des cas où ces figures publiques se comportent correctement – ce qui n’empêche pas leurs auteurs de souligner tous les problèmes qui entourent l’économie de l’influence au Japon.
Ainsi, dans la rom-com Partners 2.0, l’héroïne doit streamer masquée pour éviter le harcèlement. De son côté, le carton interplanétaire Oshi no Ko décrit la manière dont marche l’économie du divertissement au Japon. Et, ce faisant, les immenses sacrifices auxquels doivent consentir les influenceurs japonais pour espérer garder un semblant de vie privée.

Cette omniprésence de figures de youtubeurs antipathiques n’est pas uniquement un défouloir de la part d’auteurs qui souhaitent régler leurs comptes avec des cibles faciles, mais également le reflet d’une société en pleine mutation. De nouveaux médias et de nouveaux métiers sont apparus, accompagnés de codes de communication parfois complètement en rupture avec la manière traditionnelle de produire du contenu audiovisuel au Japon.
Le tout, au risque de sombrer dans une forme de show outrancier, dans une course effrénée pour capter ces nouvelles audiences, comme le montre très bien la série de romans VTuber Legend: How I Went Viral after Forgetting to Turn Off My Stream, récemment adaptée en anime.
Ainsi, des problèmes préexistants dans la société japonaise (les femmes victimes de harcèlement, la gestion du surtourisme par les autorités, un audiovisuel axé sur le sensationnalisme, les relations parasociales avec les célébrités…) trouvent avec la figure du « nuisance streamer » une sorte de catalyseur parfait, permettant de parler de beaucoup d’autres problématiques très sérieuses et complexes.
Certes, voir ces influenceurs irritants se faire mettre à l’amende par des scénaristes revanchards à un côté défouloir très plaisant. Mais c’est aussi un excellent moyen de s’intéresser au fonctionnement de l’économie des médias au Japon et aux défis traversés par la société nippone.