Autrefois l’apanage des librairies spécialisées, le genre yuri n’a jamais autant fonctionné auprès du grand public qu’en 2026, notamment grâce à l’œuvre virale She Wasn’t a Guy. Mais pas que !
Introduction
Alors que le genre yaoi, soit les romances entre hommes, a toujours plus ou moins eu le vent en poupe au rayon manga, on peut difficilement en dire de même du yuri, celui qui explore les relations sentimentales entre femmes. C’est que ce sous-genre, né dans les années 1970, a longtemps été relégué aux rayons les plus discrets des librairies spécialisées. Mais 2026 marque peut-être un tournant, grâce à des phénomènes viraux, des éditeurs qui multiplient les annonces et surtout, des adaptations animées particulièrement attendues.
She Wasn’t a Guy, l’élément perturbateur
Impossible de ne pas citer d’emblée She Wasn’t a Guy, œuvre ultra trendy signée Sumiko Arai. Le pitch ? Aya, lycéenne populaire (sans pour autant être un mean girl, ce qui est déjà un plot twist), tombe sous le charme d’un mystérieux disquaire passionné comme elle de musique rock. Le hic, c’est qu’il porte toujours un masque chirurgical sur son lieu de travail. Par conséquent, elle ne voit jamais le bas de son visage et pense, à tort, qu’il s’agit d’un homme. Car en réalité, ledit disquaire n’est autre que Mitsuki, une camarade de classe timide et effacée.
Le manga aborde, entre autres, les questions d’identité et du poids du regard de la société. Mais ce qui est intéressant reste surtout la dynamique entre les deux jeunes femmes : le masque tombe très rapidement (littéralement), et plutôt que de faire miroiter une sorte de jeu ou de mascarade, Aya réalise vite qu’elle entre dans une romance saphique sans pour autant que ce soit un grand événement ou même une péripétie.
Née en 2021 comme une petite série publiée sur le compte Twitter/X de son autrice, l’œuvre a explosé au point de dépasser les 1,6 million d’exemplaires vendus dans le monde pour seulement quatre volumes parus. Surnommée « Green Yuri » à cause de son identité graphique vert fluo très « BRAT coded », (en référence à l’album de Charli XCX), elle a notamment été récompensée en France par le prix Minami Manga 2026 et le Daruma du meilleur manga de romance 2025, deux distinctions rares pour une œuvre du genre.

Sur TikTok, elle est également la muse de nombreux edits tout à la gloire du couple de lycéennes fans de rock occidental. Signe ultime, s’il en fallait un, de la popularité de l’œuvre : son adaptation en anime, confiée au studio CloverWorks, et prévue pour janvier 2027 sur Crunchyroll. Le manga parlant autant d’amour que de playlists, la promesse musicale est belle, à commencer par l’opening, qui sera le morceau Breed du groupe Nirvana, rien que ça.
Un genre qui multiplie les portes d’entrée
She Wasn’t a Guy n’est pas un cas isolé. Le printemps 2026 a vu déferler toute une constellation de productions à plus gros budget. Comment ne pas penser à Kaguya, princesse cosmique, propulsée par Netflix, qui raconte l’histoire d’amour digne d’un conte de fées entre une lycéenne désabusée et une « enfant de la lune » trouvant une échappatoire en streamant. Également sorti dans les salles obscures nippones, l’anime est un carton aux chiffres vertigineux : plus d’un million d’entrées et 2,7 milliards de yens de recettes, soit 14,5 millions d’euros.
Citons également Awajima Hyakkei, signée Takako Shimura, qui narre les tribulations d’un groupe de théâtre entièrement féminin. Le manga a été mis en production par le mastodonte Madhouse (Hunter x Hunter, Death Note, Sakura Card Captor), preuve que même une autrice plus « arty » peut désormais accéder à l’animation grand format. Du côté de la comédie/tranche de vie, Kamiina Bota, ou la romance entre deux copines de beuverie sur un campus, propose une variation légère et lumineuse, le tout porté par le studio Aniplex.
Cette diversification est cruciale : elle montre que le yuri ne se résume plus à une poignée de classiques cultes (Bloom into You, Citrus, Kase-san) consommés par un public de connaisseurs d’ores et déjà acquis, mais couvre désormais tous les tons, du mythe historique à la comédie universitaire au ton potache en passant par le drame.
Quid du lectorat français ?
Le rattrapage éditorial est net : après bien des années marquées par très peu de sorties, le yuri commence enfin à percer dans l’Hexagone. Longtemps porté presque seul par les éditions Taifu, le genre profite désormais de choix graphiques et narratifs plus audacieux, et de nouveaux éditeurs qui étendent leurs catalogues, Meian et Akata s’étant particulièrement distingués sur ce segment en 2025.
Ce mouvement est autant la cause que la conséquence d’un changement de regard. Le yuri n’est plus perçu uniquement comme un objet de « fanservice » pensé pour un lectorat masculin curieux et en quête de sensations – un cliché qui a longtemps été collé au genre, tout comme le yaoi avec les jeunes femmes. Il est désormais vu comme un espace narratif à part entière, capable de traiter des sujets aussi divers que les normes de genre, l’amitié ambiguë, la sororité, la rivalité professionnelle ou encore le passage à l’âge adulte.
Faut-il encore parler de niche ?
Demeure une interrogation : doit-on encore employer le mot « niche » quand une série comme She Wasn’t a Guy cumule des millions d’exemplaires vendus, une autrice suivie par plus d’un million de followers, des edits TikTok et conversations sur Reddit à l’envi et une adaptation confiée à l’un des studios les plus courus du moment ? Le genre garde certes ses codes et sa communauté historique créée sur Internet, mais le vocabulaire marketing a changé : on ne parle plus de « succès de niche », mais bien de licence porteuse.

Certes, le yuri n’a pas encore totalement rejoint le club très convoité du mainstream absolu, provoquant intérêt, curiosité et passion chez toutes les tranches d’âge, genre et catégorie socioprofessionnelle. Il a toutefois franchi un cap : celui où son plus gros succès du moment se discute désormais dans les mêmes conversations que n’importe quel autre phénomène manga, quelque part entre deux débats sur Blue Lock, Jujutsu Kaisen ou Skip and Loafer.