Décryptage

Jujutsu Kaisen ou l’exemple des mangas qui redéfinissent la masculinité

30 juin 2026

Par Melissa Chevreuil

Illustration
Yuji dans “Jujutsu Kaisen”. ©Crunchyroll

Face à un lectorat avide de sincérité et de fragilité, les mangakas s’adaptent et redessinent le mythe du héros invulnérable.

Introduction

Naître fort ou le devenir. S’entraîner. Gagner un combat. Puis perdre le suivant. Douter, mais jamais longtemps. S’entraîner, devenir plus fort. Vaincre celui qui nous a terrassé, avant de rencontrer un adversaire encore plus tenace qui nous fera à nouveau mordre la poussière, et ainsi de suite. Ce fil d’Ariane est peu ou prou celui suivi par tous les héros de shōnen (mangas pour jeunes garçons) qui ont fait la sève du genre littéraire. En chef de file, on ne peut que citer Goku de Dragon Ball, évidemment. Mais aussi Naruto, Luffy dans One Piece ou encore, dans un genre plus sportif, Tsubasa dans Captain Tsubasa (Olive et Tom en France).

Mais ça, c’était avant l’arrivée d’œuvres plus récentes, désireuses de questionner la masculinité et ses carcans. Parmi elles, Jujutsu Kaisen est particulièrement intrigante. Alors que la version papier touche à fin avec la sortie de son ultime volume, intéressons-nous au personnage de Yuji Itadori, anti-héros au parcours à mille lieues des progressions habituelles marquées par une forme de virilité exacerbée.

Anti-héros…

Dès les premiers chapitres, on remarque que Yuji n’a pas l’ambition de devenir « le plus fort ». Il n’a pas vraiment de quête très grandiose, si ce n’est peut-être celle d’offrir une mort correcte à toutes et tous, afin de ne plus revivre le traumatisme de la disparition de son grand-père. Noble, oui, mais loin des quêtes grandiloquentes, comme celle de Luffy qui rêve d’être le roi des pirates, Tsubasa le meilleur footballeur ou Naruto le nouvel Hokage.

Et quand Yuji se bat, ce n’est pas pour se faire remarquer et prouver de quoi il est capable. En mangeant les doigts du roi des fléaux Sukuna, il se retrouve happé dans un engrenage bien malgré lui et subit son destin d’exorciste plus qu’il n’en prend les rênes.

Dans l’œuvre, un pan très populaire résume bien cela : le fameux arc Shibuya. Il s’agit d’un bain de sang dont Yuji sortira brisé et coupable, à juste titre : non seulement il n’a pas pu sauver les siens, mais, sous emprise, il a massacré des centaines d’innocents. Et il n’y a pas de « rebond » cathartique pour le lycéen après cela. À lui de vivre avec cet échec et ces meurtres sur la conscience.

… Et nouveaux héros

Cette absence de pardon, mais aussi cette faiblesse et cette lucidité forment une vraie rupture avec les modèles conventionnels, bourrés de héros optimistes même face à la mort. Goku incarne, par exemple, un quasi-dieu mythologique : il est courageux, capable de sacrifice, ne doute jamais et ses failles émotionnelles sont soit inexistantes, soit, à la limite, une simple étape scénaristique pour le rendre plus puissant. Presque immortel, ses rares morts font en réalité partie intégrante de ses plans pour vaincre.

Deku dans My Hero Academia.©Crunchyroll

Naruto est un peu différent, certes, car il exprime souvent sa détresse à grand renfort de larmes et de morve au nez. Mais le ninja utilise systématiquement son désespoir comme un tremplin et sa faiblesse comme source de motivation, comme si la douleur devait forcément être rédemptrice par nature. Une mécanique que refusent les œuvres les plus récentes.

Tout comme Jujutsu Kaisen (JJK), My Hero Academia a contribué à créer de nouveaux héros. Son protagoniste, Deku, est né sans pouvoir dans un monde où 80 % des humains en ont un, ce qui l’a rendu particulièrement empathique. Il pleure beaucoup, bien plus que Naruto ou Luffy, et ce n’est pas tant vu comme une faiblesse que comme une preuve de sensibilité très appréciée et célébrée par ses amis et/ou mentors.

Eren dans L’attaque des titans.©Kōdansha/Hajime Isayama

Avant lui, il y avait le troublant Eren Jaeger de L’attaque des titans. Aux balbutiements du manga, il est traversé par la peur, la colère et le doute. Sa vulnérabilité ne disparaît jamais, puis se transforme en fixette, jusqu’à le conduire à sa perte (et celles des autres). Une manière de montrer que les émotions masculines ne sont plus seulement des obstacles à surmonter, mais des forces capables de façonner, voire de détruire un individu ainsi que tout ce qui l’entoure et qu’il voulait pourtant protéger.

Moins de grandiose, plus de réalisme

Nous évoquions quelques lignes plus tôt le fait que Goku était quasi immortel tant il choisissait quand il passait de vie à trépas. Dans JJK, les faits sont loin d’être aussi irréalistes. Les personnages meurent pour de bon, souvent de manière héroïque, mais aussi parfois sans grandeur, voire de façon très banale – comme la mort sans artifice de Gojo, pourtant présenté comme imbattable.

Gojo dans Jujutsu Kaisen.©Crunchyroll

Une représentation qui résonne auprès de lecteurs qui ont grandi avec les codes du shōnen dit classique, mais qui ont soif de récits plus en adéquation avec leur réalité émotionnelle. Car c’est bien de ça dont la Gen Z a besoin : d’œuvres plus en phase avec les questions de santé mentale, de charge émotionnelle, de pressions sociales liées à la performance de la masculinité. Plus qu’un choix esthétique ou un simple reflet de tendances marketing, ces shōnens s’adaptent à un lectorat (nippon compris) qui veut plus que de simples leçons de morale un peu candides.

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En refusant de jouer le jeu du héros invulnérable, tous ces mangakas proposent de nouvelles lectures, mais surtout des alternatives à suivre. Des protagonistes forts, mais qui ne sont pas épargnés par le doute ou le besoin des autres. L’héroïsme ne triomphe plus seul et, si c’est le cas, à l’instar de celui d’Eren, il est sévèrement puni par une amère catastrophe. Ces mangas ne racontent plus simplement des batailles rangées, chapitre après chapitre et arc après arc, mais dessinent, au gré des pages et des cases, la fin d’un mythe, l’émergence d’un modèle plus humain et sincère que jamais. Salvateur !

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