D’Inception (2010) à Interstellar (2014) en passant par la saga Batman, le cinéaste a finalement toujours raconté l’histoire d’Ulysse, que ce soit à travers son obsession pour le temps ou ses héros devenus mythes.
Introduction
Depuis l’annonce de L’Odyssée, adaptation du célèbre chant d’Homère, une idée circule chez les cinéphiles : Christopher Nolan s’apprête à livrer son film le plus audacieux, le plus novateur, car le plus étranger à sa filmographie. En effet, il s’agit là de son premier long-métrage de fantasy pure et dure (sa trilogie Batman étant dénuée de surnaturel au possible), inspiré d’un mythe connu de toutes et tous, étudié dès le plus jeune âge en classe. Et il est vrai que, dit comme ça, sur le papier, la rupture semble totale. Sauf qu’en regardant sa filmographie d’un peu plus près, ce projet ressemble moins à un virage qu’à un aboutissement. Peut-on vraiment parler de pari risqué ? Et si, depuis 25 ans, le cinéaste ne faisait que raconter L’Odyssée sous une pluie de formes détournées ?
L’ordinaire qui devient extraordinaire
Chaque grand réalisateur a son sujet de prédilection, qu’il étire au gré de ses projets. Feu David Lynch avait l’absurde. Sofia Coppola a l’ennui. Xavier Dolan a la relation mère-fils. Christopher Nolan, lui, raconte peu ou prou toujours la même histoire : celle d’un homme confronté à une force qui le dépasse (sa propre mémoire, le temps, l’espace) et qui doit cesser d’être un simple individu pour devenir une figure symbolique et héroïque. L’exemple le plus évident serait Bruce Wayne qui devient Batman, mais pas seulement.
Dans Interstellar notamment, Cooper doit renoncer à des décennies de vie terrestre auprès de sa famille pour sauver l’humanité. Ulysse n’est qu’une autre version de cette progression. Pour mémoire, L’Odyssée d’Homère narre les pérégrinations du roi d’Ithaque, qui erre pendant dix ans pour retrouver sa contrée après la guerre de Troie. S’il a toujours été présenté comme habile et rusé, c’est bien dans L’Odyssée qu’il devient un mythe, gagnant prestige et aura à chaque rencontre et combat.

Guillaume Labrude, auteur de L’œuvre de Christopher Nolan – Les théorèmes de l’illusion (2022), résume la « Nolan touch » non sans ironie : « Chaque film de Nolan pourrait commencer comme une blague un peu poussive : c’est l’histoire d’un mec… qui va dans l’espace, qui se fait cambrioler, qui n’arrive pas à dormir, qui perd la mémoire à court terme… » Et, chaque fois, ce même « mec » doit « devenir plus qu’un homme, se transformer en symbole, en figure héroïque, en mythe, en légende pour pouvoir s’accomplir ».
Le seul remède, c’est le temps
Pour autant, la marotte de Nolan n’est pas tant la transformation héroïque de ses protagonistes que le temps, personnage à part entière de ses films et véritable obsession. Quand on y réfléchit, toute son œuvre repose sur sa distorsion. La relativité d’Interstellar, le palindrome de Tenet (2020) les rêves emboîtés d’Inception… Plus qu’un cadre, Nolan a fait du temps un adversaire.
Ce qui lui fait un point commun avec Homère qui, dans son Odyssée, fait du temps qui passe l’une des nombreuses némésis d’Ulysse. Son voyage vers Pénélope, sa femme, et Ithaque, semble sans fin tant il s’éternise. Il y a un vrai décalage entre le temps perçu par le héros et son équipage, et celui ressenti par la famille royale qui l’attend sur l’île. Notre expert le formule d’ailleurs bien mieux que nous : « L’Odyssée, dans son esthétique du voyage en mer, mais aussi de la distorsion temporelle, se retrouve dans quasiment chaque film de Nolan. » Il cite Insomnia (2002) dans lequel, « pour Will Dormer, c’est une journée sans fin contre laquelle il lutte et perd l’esprit avant de voir sombrer son ennemi dans les eaux glacées d’une rivière ».

Puis Interstellar : « Cooper est hors du temps alors que ses proches voient défiler les années, vieillissent, succombent, tandis qu’il affronte des vagues géantes : c’est clairement L’Odyssée dans l’espace », largement inspiré, selon lui, de 2001, l’odyssée de l’espace (1968) de Kubrick – « La boucle est bouclée. » Il n’oublie pas non plus Dunkerque (2017), qui « se construit entièrement sur un décalage temporel entre les troupes à terre, celles en mer et celles dans le ciel ». Pour Guillaume Labrude, L’Odyssée « est une forme de consécration pour Nolan, car il revient aux origines de toutes ses obsessions thématiques et narratives ». Peut-être même, glisse-t-il, s’agit-il de « son dernier film, ou en tout cas le dernier d’une certaine phase de sa carrière avant de passer enfin à autre chose ».
L’obstination comme fil d’Ariane
Autre pattern « nolanesque » qu’Ulysse incarne à la perfection : l’obstination. Aucun personnage filmé par Nolan n’abandonne, même quand la raison le commanderait. Une ténacité qui flirte parfois avec l’aveuglement, mais qui résume bien l’homme aux mille tours : il est prêt à défier divinités, nymphes, créatures et sorcières plutôt que de renoncer à son retour auprès des siens. Interrogé sur les films annonçant déjà ce motif, le spécialiste n’hésite pas : « C’est pour moi Interstellar qui est le plus proche de cette source mythique, au niveau des sujets traités et de la forme que prend le récit. »
Mais la trilogie The Dark Knight n’échappe pas non plus à la règle. Loin d’être un simple projet de commande super-héroïque correspondant aux tendances hollywoodiennes d’antan, elle constitue selon lui « une réflexion sur ce qu’est un héros, sur la façon dont il se construit, la façon dont il existe au sein d’une société, mais aussi la façon dont il chute et renaît de ses cendres ». Le film de justicier, élargi au film de super-héros, rejoint ainsi les figures mythologiques de l’Antiquité : « Les super-héros issus des comics sont des versions modernisées et américanisées des mythes antiques », tout comme le western n’est « ni plus ni moins qu’une mythologie typiquement étasunienne calquée sur les contes et les chants médiévaux ».
Gloire aux héros, les femmes dans le frigo
Le parallèle a toutefois ses zones d’ombre. Le cinéma de Nolan reste, de l’aveu même de Guillaume Labrude, « un cinéma de la masculinité » : les personnages féminins y occupent une place marginale, réduits à une péripétie pour le protagoniste ou sacrifiés pour le faire réfléchir et grandir, comme dans Le prestige (2006) ou Inception. Ce trope, connu sous le nom de « femme dans le frigo », pourrait trouver un écrin idéal dans L’Odyssée homérique, où Pénélope n’existe que dans l’attente, entourée de prétendants désireux de conquérir le trône vide. Le contexte antique pourrait (presque) justifier ce déséquilibre au nom de la fidélité au chant homérique, ce qui ne manque pas de faire lever les yeux de notre expert au ciel. Un piège à éviter, une excuse dont il faudra se méfier.

Demeure dans tous les cas une interrogation : et si L’Odyssée n’était pas un nouveau chapitre, mais un point final ? En retournant aux origines mêmes de ses obsessions que sont le voyage, le temps incontrôlable et l’homme devenu mythe, Nolan semble moins créer que boucler une boucle. Et si, finalement, c’est ainsi que cet obsédé du temps qui passe avait réussi à (re)trouver le contrôle ?