Riffs immédiats, voix quasi-intacte, piques politiques… Sur leur 25e album, les Stones n’ont plus rien à prouver à leurs fans, mais n’iront pas en conquérir de nouveaux avec des morceaux souvent trop lisses.
Introduction
« Pourquoi voulez-vous qu’à 82 ans, je continue une carrière de rockeur ? » Si on avait demandé au jeune Mick Jagger s’il comptait continuer à dévorer les micros et cavaler ses 12 miles (19 kilomètres) réglementaires sur scène bien après l’âge légal de la retraite, il aurait peut-être paraphrasé Charles de Gaulle pour répondre. Il y a un demi-siècle, le lead singer des Rolling Stones affirmait en effet déjà préférer « être mort plutôt que de chanter Satisfaction quand [il aurait] 45 ans ». Arrivés en 2026, lui et les pierres angulaires du rock continuent pourtant à rouler leur bosse : ce 10 juillet, un 25e album studio est venu s’ajouter à leur discographie, Foreign Tongues.
L’annonce de la venue au monde de ce petit dernier avait suivi un marketing tout ce qu’il y a de plus moderne. Des mystérieux QR code tapissés sur les murs de Camden en avril, s’ouvrant sur un site, distillant des coordonnées GPS, guidant vers un nouveau single pressé sur une poignée de vinyles… Le tout sous un alias résolument vintage des Stones, The Cockroaches, déjà employé lors de concerts secrets il y a des décennies de cela. Le clin d’œil nostalgique était réservé aux aficionados de longue date. Et quand les 14 chansons ont été dévoilées, il faut admettre que la cible était la bonne : le dernier projet des rockeurs octogénaires s’avère autant satisfaisant pour les fidèles qu’impressionnant pour le corps médical. Mais malgré la richesse des genres explorés et ses refrains calibrés, il ne devrait pas happer beaucoup de nouvelles oreilles.
Le falsetto de Jagger et l’Amérique de Trump
Pour fabriquer un album solide des Rolling Stones, la liste de matières premières est immuable : des riffs immédiats, un chant habité, des fondations blues robustes… Et cette fois encore, l’oreille ne s’y trompe pas : Mick Jagger, Keith Richards et Ronnie Wood n’ont ni perdu la main, ni la voix. Le premier n’hésite pas à dégainer un falsetto (registre vocal le plus aigu) de jeune homme sur le smooth Jealous Lover pendant que les deux autres font brailler les cordes dès l’ouverture bluesy et électrique Rough and Twisted. Comme le résume le magazine Rolling Stone : « Il n’y a pas de virage radical […], juste la satisfaction d’une sauce Stones réconfortante ». Une atmosphère assez chaleureuse se dégage donc de Foreign Tongues.
Et l’énergie communicative des vétérans du rock qui l’ont enregistré en un petit mois ne les rend que plus attachants. Mention spéciale au particulièrement efficace Mr Charm. Côté paroles, la plume Jagger/Richards puise beaucoup dans deux des grands encriers ayant nourri nombre de leurs chansons : celui de l’amour sous toutes ses formes, et celui de l’inquiétude politique. Rien de révolutionnaire, mais entendre une multinationale du rock brocarder Elon Musk, « le magnat maboul » ou plus largement les dérives autoritaires des États-Unis n’est jamais déplaisant. « La Statue de la Liberté n’a pas très bonne mine quand elle prend un air renfrogné », déplore le groupe sur Ringing Hollow. Un morceau aux airs d’adieux à ce pays où « les voix sont étouffées », mais qui leur a tant donné musicalement. La preuve, non sans ironie : c’est sur un air country bien américain que les Britanniques font le deuil du pays de Donald Trump. Et ce genre musical est loin d’être le seul dans lequel s’aventure l’album, sans toutefois prendre de grands risques.
Le rock a vieilli, les rockeurs aussi
De la fougue punk d’Hit Me In The Head à la sensualité soul de Jealous Lover, la musique des Stones se promène entre les genres. C’est le cas depuis leurs débuts. Mais si ces expérimentations aèrent leur dernier disque, elles restent assez sages, et, pour une partie, s’effacent lorsque l’heure du refrain sonne. Comme les échos disco de Never Wanna Lose You, éclipsés par un hook pop-rock bien plus convenu une fois le couplet terminé. Des refrains comme ça, lisses, mastocs, taillés pour les stades, les charts Spotify ou les pubs de voiture électrique, l’album en souffre un peu. Même en invitant Robert Smith au synthé, Paul McCartney à la basse, ou Bruno Mars à la sonnaille. La faute à leur conseiller, Andrew Watt, producteur star de la pop avec une carte de visite remplie de noms comme Justin Bieber ou Lady Gaga ? Ou la faute au groupe lui-même, qui refuse de laisser sa musique vieillir avec ses membres, quitte à y perdre un peu de son mordant ?
« Mon avenir est-il déjà derrière moi ? », s’interrogeait Keith Richards sur l’album précédent en 2023 (Hackney Diamonds). Avec plus de six décennies au compteur, difficile de nier que leur carrière est sensiblement plus proche de la fin que du début. Plutôt que de se rajeunir avec de l’IA dans le clip d’In The Stars, quelques couplets consacrés à assumer leur vieillissement et celui du rock auraient pu être dignes d’intérêt. Car accepter de vieillir, c’est aussi accepter de regarder dans le rétroviseur, pour accepter que l’urgence de leurs jeunes années s’est forcément dissipée. Et quand les Stones le font, ils s’offrent encore quelques fulgurances, comme sur la dernière piste de l’album : Beautiful Delilah, reprise si spontanée de Chuck Berry. 63 ans après leur premier single Come On, également une cover du pionnier du rock’n’roll, la boucle pouvait être bouclée. Sauf que Mick Jagger ne semble pas encore prêt à écrire son dernier mot, comme il l’a confié à France Inter. Sans dire pour qui.