Lancée en 2001 dans le Monthly Shōnen Gangan, la licence d’Hiromu Arakawa fête son quart de siècle d’existence. Derrière la quête des frères Elric, retour sur cette fresque culte et bouleversante, qui interroge la valeur de la vie, la violence d’État et le prix réel des miracles.
Introduction
Vingt-cinq ans après sa naissance, Fullmetal Alchemist n’a pas pris une ride. Ou plutôt si : il a gagné cette patine des œuvres que le temps n’abîme pas, mais consacre. Le manga d’Hiromu Arakawa, devenu l’un des piliers de l’animation japonaise avec son adaptation Brotherhood, appartient à cette catégorie des récits que l’on aime adolescent et que l’on relit adulte en y trouvant davantage de dureté, de politique, de chagrin. Beaucoup de shōnens vieillissent avec leurs combats ; FMA, lui, vieillit avec ses réflexions.

Sous l’allure d’une aventure fantastique menée tambour battant, le récit cache une violence morale redoutable. La mangaka ne raconte pas seulement deux frères qui cherchent à récupérer leur corps : elle ausculte ce qu’une civilisation accepte de sacrifier lorsqu’elle rêve de réparer la mort et de repousser toute limite.
La vie sans équivalent
FMA se résume à une loi : l’échange équivalent. Dans un monde régi par l’alchimie, la création d’une chose se fait par l’abandon d’une autre de même valeur. La règle prolonge presque Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Elle donne au merveilleux la rigueur d’une science, la grande promesse du manga, et son premier mensonge.

Car Arakawa place cette loi devant ce qu’elle ne peut pas mesurer : la vie. Edward et Alphonse croient pouvoir ramener leur mère en réunissant les composants d’un corps, comme si l’existence relevait d’une formule correctement appliquée. Mais Trisha Elric n’est pas la somme de son eau, de son carbone et de ses sels minéraux. Elle est une voix, une mémoire, peut-être une âme ; tout ce qui fait d’un être autre chose qu’un assemblage de matière.
L’erreur originelle
À cet endroit, la mangaka invoque l’hubris, cette démesure des hommes qui refusent leur limite. Comme Prométhée volant le feu aux dieux ou Icare croyant maîtriser le ciel, les frères Elric veulent forcer la mort à rendre ce qu’elle a pris. Leur punition fonde toute l’œuvre : en prétendant toucher à l’âme, ils perdent leur propre corps.

Leur voyage devient alors une traversée des réponses monstrueuses à cette question. Shô Tucker en donne la version la plus abjecte lorsqu’il fusionne sa fille et son chien pour créer une chimère parlante et conserver son titre d’alchimiste d’État. Chez les Elric, la faute naît du deuil ; chez Tucker, de l’ambition. Mais la frontière violée reste la même : l’humain devient disponible, manipulable.
Le vieux rêve rouge
Avec la pierre philosophale, Arakawa convoque également l’un des grands mythes de l’alchimie. Or, guérison et surtout immortalité, elle concentre ce que l’homme espère lorsqu’il renie sa condition. Nicolas Flamel, vraie figure du Paris médiéval, est devenu après sa mort l’un des noms associés à cette légende. De l’ésotérisme à Harry Potter, la pop culture en a fait un objet de merveille.
Mais pour Edward et Alphonse, la pierre n’est pas un rêve de domination : c’est une issue, la possibilité de récupérer ce qu’ils ont perdu. La révélation sur son origine marque alors la grande bascule du récit. L’artefact n’abolit pas l’échange équivalent : il en masque seulement la violence. Fait de vies humaines, de morts convertis en énergie, le cristal rouge transforme le vieux rêve immortel en vertige moral.

Hohenheim incarne cet abîme mieux que personne. Inspiré de Theophrastus von Hohenheim, passé à la postérité sous celui de Paracelse – grandes figures de la médecine et de l’alchimie de la Renaissance –, il est l’immortel malgré lui. Le père d’Edward et Alphonse n’est pas l’accomplissement du mythe mais son envers, sa condamnation à vivre éternellement dans la tourmente, traversé par des milliers d’existences sacrifiées.

L’autrice épaissit encore ce réseau de références avec l’ouroboros, serpent qui se mord la queue, passé par l’iconographie égyptienne, les traditions grecques et hermétiques. Symbole du cycle, de la régénération, de l’éternel, il prend dans FMA une valeur sombre. Marqués par ce signe, les Homonculus – êtres artificiels liés à la pierre – portent aussi les noms des sept péchés capitaux hérités de l’imaginaire chrétien. Lust, Envy, Greed, Pride, Wrath, Gluttony et Sloth incarnent ces fautes humaines qu’ici, l’alchimie recompose en monstres modernes.
La guerre comme transmutation d’État
Au cœur du manga se trouve aussi une plaie politique : Ishval, région annexée par Amestris, peuplée d’une minorité reconnaissable à sa religion, sa culture et ses yeux rouges. Après la mort d’une enfant tuée par un soldat amestrien, la révolte devient une guerre d’extermination. L’État militaire déploie son armée, ses alchimistes et tout un peuple finit désigné comme le prix à payer pour préserver l’ordre.
Arakawa n’a jamais revendiqué Ishval comme une transposition de la Shoah. Mais il est difficile de ne pas y penser tant le manga mobilise certains ressorts historiques des génocides du XXe siècle : une minorité essentialisée, un État militarisé, une propagande de la menace, des soldats chargés d’exécuter les ordres et une mémoire officielle pour recouvrir le crime.

Amestris donne à cette violence une forme moderne. Le pays est dirigé par une dictature militaire avec à sa tête King Bradley, dont l’autorité politique dissimule une nature monstrueuse. Les alchimistes sont des armes humaines, recrutées, financées et utilisées par l’armée. Edward accepte ce statut pour accéder aux ressources et l’État, mais le surnom de « chien de l’armée » rappelle aussitôt le piège : le savoir, lorsqu’il sert le pouvoir sans garde-fou, finit par obéir à une laisse.
On retrouve, enfin, dans ce ressort narratif la banalité du mal pensée par Hannah Arendt à partir du procès Eichmann, pour comprendre comment un crime peut passer par des hommes ordinaires, des procédures, des carrières, des ordres que chacun exécute en prétendant n’être qu’un rouage. Dans le manga, beaucoup d’alchimistes y sont confrontés, à commencer par Roy Mustang et Riza Hawkeye : ils ont une morale, même un idéal, mais ils ont aussi prêté leur talent à une institution criminelle.
Ode à la fraternité
Au milieu de cette noirceur, FMA reste une œuvre profondément lumineuse. Tout simplement parce que sa colonne vertébrale réside dans le lien entre Edward et Alphonse. Le récit part d’une faute commise à deux et avance par une promesse : rendre à l’autre ce qu’il a perdu. Edward porte la culpabilité du grand frère, celui qui a entraîné son cadet dans l’interdit ; Alphonse, lui, demeure l’âme douce de l’histoire, littéralement privée de corps mais jamais d’humanité.

C’est peut-être là que le manga est le plus beau. Face aux États qui sacrifient, aux savants qui expérimentent, aux immortels qui survivent trop longtemps, les frères Elric opposent une éthique : ne pas se sauver seul. Leur fraternité est une réponse morale à tout ce que le récit dénonce.
L’alchimie d’un chef-d’œuvre
Dans cette saga en 27 volumes, publiée en France chez Kurokawa et achevée depuis 2010, tout paraît pensé, noué, orchestré. Les symboles répondent aux personnages, les fautes individuelles aux crimes collectifs, la fantasy aux grandes tragédies historiques. Arakawa ne se contente pas d’empiler des références : elle les fond dans un récit limpide, populaire et bouleversant.
Un véritable bijou, devenu l’un des shōnens incontournables du XXIe siècle. Peu d’œuvres ont su tenir un tel équilibre entre ampleur philosophique et puissance émotionnelle. Vingt-cinq ans plus tard, sa grandeur tient peut-être à cette question, simple comme vertigineuse : comment mesurer la valeur d’une vie, si elle n’a aucun équivalent ?