Décryptage

De Ghost in the Shell à Rai Rai Rai : que vaut la mue du manga SF ?

17 juin 2026

Par Vincent Bresson

Illustration
“Rai Rai Rai”. ©Ki-oon

Exit l’anxiété d’Evangelion et les réflexions identitaires de Ghost in the Shell. Aujourd’hui, la SF manga fait la part belle aux aliens décalés et à l’humour absurde. Avec l’arrivée de nouveautés comme Rai Rai Rai ou Cosmos, plongée au cœur d’une nouvelle génération qui troque parfois la hard SF contre le pur divertissement.

Introduction

Quarante ans après le cultissime Akira, la Terre n’a pas (encore) sombré dans une guerre nucléaire. Mais, entretemps, le manga est devenu un objet culturel mainstream. Des questionnements philosophiques de Ghost in the Shell aux ruines mécaniques de Gunnm, la science-fiction a joué un rôle-clé dans cette démocratisation. Quoi de plus normal ? L’un des premiers personnages cultes de la bande dessinée japonaise n’était autre qu’un petit robot, AstroBoy.

Mais quelque chose semble avoir changé. La SF grand public est désormais plus hybride et souvent plus légère, à l’image de Rai Rai Rai, nouvelle saga lancée par les éditions Ki-oon. Un titre divertissant, facile à lire et appelé à prendre la succession du très populaire Kaiju n°8. Mais une question se pose : est-ce que la SF nouvelle génération est vraiment à la hauteur de ses illustres prédécesseurs ?

La première vague SF, un gage de crédibilité pour le manga

Dans les années 1990, deux titres se font une place dans le cœur du public français. Le cultissime Gunnm, qui place le futur au centre du récit et dans lequel l’auteur, Yukito Kishiro, imagine une société ultraviolente, transformée par la technologie et inégalitaire au possible.

En parallèle, Ghost in the Shell s’interroge sur l’identité d’un corps modifiable à volonté. Puis arrive, en 1995, Neon Genesis Evangelion. Un titre venu casser les codes du robot géant pour signer une plongée traumatique dans la psyché adolescente et la dépression.

La SF tend alors un miroir à notre monde contemporain. À travers ses récits d’anticipation et ses dystopies effrayantes, elle explore de fond en comble la figure du robot pour nous questionner sur notre propre humanité. Mais pas seulement.

En élevant le manga au rang de littérature sérieuse, capable de porter des idées complexes sous une forme populaire, elle impacte durablement les esprits. Le succès critique d’Akira a d’ailleurs permis au genre de gagner en crédibilité à une époque où il était parfois rejeté. Ces œuvres (et bien d’autres) ont donc laissé un héritage massif. Un héritage forcément lourd à porter pour les nouveaux venus.

La disparition de la hard SF

Une partie de la nouvelle vague donne un sentiment différent : celui d’utiliser la SF dans la forme plutôt que dans le fond. Elle n’est souvent plus fondamentalement le cœur du récit. Comme si « imaginer le futur » était moins intéressant que de l’utiliser comme moteur de divertissement. Résultat, armes futuristes et futurs incertains servent de décor à des histoires beaucoup plus « fun », qui font souvent la part belle aux aliens, comme dans Cosmos. Un titre rafraîchissant sur une compagnie d’assurance intergalactique qui s’intéresse à des affaires impliquant des extraterrestres.

Cosmos.©Ki-oon

Les pionniers des années 1980 et 1990 portaient en eux une noirceur existentielle radicale. Evangelion abandonnait ses personnages à leur détresse psychologique, quand le message d’Akira n’était pas plus porteur d’espoir. La nouvelle génération sur le devant de la scène s’éloigne, elle, de la hard SF rigide pour opérer un savant mélange des genres.

L’humour et le drame cohabitent désormais au sein d’un même chapitre. C’est flagrant dans Dandadan, où une scène d’horreur peut être immédiatement désamorcée par un gag absurde sans craindre une rupture de ton. Un schéma que l’on retrouve également dans Rai Rai Rai, qui ne se prive pas de mêler action, humour et monde post-apocalyptique.

La “shonenisation” de la SF

Cette évolution s’explique certainement en partie par les transformations du marché du manga. La concurrence pour capter l’attention des lecteurs est plus rude que jamais. Les mangakas ont donc moins le temps d’installer et, surtout, d’imaginer des univers complexes. Difficile, donc, de porter des récits de science-fiction plus lents et contemplatifs.

Pour séduire un public plus large et plus jeune, la SF s’est « shonénisée ». Autrement dit, elle a adopté les codes des mangas pour ados : dépassement de soi, lisibilité émotionnelle ou encore progression permanente. Évidemment, il y a des exceptions et de belles surprises, comme Darwin’s Incident ou le poétique Fool Night, pour ne citer qu’eux.

Mais même ces deux sagas comportent leur lot de différences. Si l’on s’attarde sur ces exemples, notre vision de l’avenir est désormais moins axée sur les robots ou la cybernétique que sur les défis écologiques et climatiques auxquels nous sommes confrontés.

Attention au jeu des comparaisons ! La SF manga n’a pas pour autant perdu en qualité, elle a juste changé d’époque et en partie troqué ses boulons et ses crises existentielles contre des extraterrestres pop et une conscience verte.

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