Plutôt que de récompenser paresseusement les spectateurs avec une histoire d’amour toute faite, la série préfère narrer une autre forme de relation, où le respect et l’admiration mutuelle priment sur le désir et l’intimité.
Introduction
« Carm? I appreciate you. » Stupeur et tremblements dans le cœur des fans de The Bear durant un épisode crucial de la saison 4, où la cheffe Sydney (Ayo Edebiri), alors à l’hôpital pour veiller sur son père qui vient de faire un infarctus, lâche cette nonchalante et pudique déclaration à son collègue et ami Carmen (Jeremy Allen White). C’est aussi anodin que symbolique : il a fallu que le cœur de l’homme de sa vie (son paternel) lâche quelques secondes pour qu’elle ouvre le sien à un autre homme très présent dans son quotidien. Il n’en fallait pas plus pour relancer tous azimuts la machine à fantasmes déjà alimentée depuis un paquet de saisons : et si les deux cuistots finissaient enfin ensemble ?
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La question est légitime et on ne peut que spéculer, à force de regards appuyés, d’appels de phares peu subtils d’autres personnages (TJ, la petite cousine de Syd, n’est pas dupe) et de moments de tension silencieuse bien difficiles à interpréter. Dans à peu près n’importe quel autre programme, les deux cuisiniers auraient bien fini par, a minima, s’embrasser, après une querelle sous la pluie ou au-dessus des fourneaux après une dispute intense sur la cuisson des pâtes. Ici, que nenni : The Bear persiste à nous offrir autre chose. Et la frustration que cela cause est peut-être finalement encore plus fascinante qu’une énième romance fictionnelle.
#SydCarmy
D’abord, on ne peut pas en vouloir au public de « shipper » les deux personnages. La relation construite épisode après épisode par le showrunner Christopher Storer a tous les ingrédients nécessaires pour transformer l’amitié en romance : du respect, de l’admiration, une confiance particulière et une connivence qui rend chaque blanc d’une discussion rassurant plus que gênant. Si bien qu’Internet leur a rapidement donné le surnom de « SydCarmy », multipliant les edits, théories et forums à leur sujet.

Pourtant, The Bear n’a de cesse de reculer le fameux moment où tout peut basculer. À l’heure de l’écriture de ces lignes, la saison 5 n’est toujours pas sortie et beaucoup prient pour que les deux individus finissent ensemble – on ne vous spoilera pas le final, mais disons que ceux-là risquent d’être encore déçus. Mais pourquoi avoir autant repoussé, évité, résisté à un couple aussi facile à former pendant toutes ces années ? Ce n’est sans doute pas un hasard, et encore moins un accident.
Éviter “l’effet Clair de Lune”
Sans doute Christopher Storer veut-il surprendre les spectateurs. Intelligent (sa série n’a pas eu une constellation de récompenses pour rien), il sait comme nous sommes habitués à voir l’amour comme une récompense scénaristique. C’est un vieux schéma : des héros évoluent ensemble, souffrent ensemble, passent d’amis à amants.
La liste serait trop longue, mais on citera volontiers et dans une kyrielle de genres différents Friends, New Girl, Mentalist, Dr House, The Office, True Beauty… Si bien que la question n’est pas tant « vont-ils finir ensemble ? », mais plutôt « quand ? ». De manière pragmatique, on peut aussi supposer que le showrunner craint de tuer sa série.
On parlerait alors de « l’effet Clair de Lune« , syndrome tiré de la série éponyme sortie dans les années 1980 et portée par Bruce Willis et Cybill Shepherd. Pendant des années, les téléspectateurs suivent et attendent que les personnages de Maddie et David se mettent ensemble. Quand cela arrive, bingo : c’est un record d’audience pour l’épisode de la consécration.
On ne peut en dire autant des épisodes qui suivent : l’audience n’a fait que chuter. D’où « l’effet Clair de lune » (« The Moonlighting curse » dans la langue de Shakespeare), qui est désormais utilisé pour qualifier l’effondrement des audiences d’un show après avoir finalement mis un terme officiel à une relation officieuse et fantasmée par les spectateurs au point de justifier leur visionnage.
Une nouvelle forme d’intimité
Mais éviter un désastre côté audience n’est peut-être pas la seule raison. The Bear est une série qui ne parle pas que de cuisine, au contraire. Le programme parle de famille, de santé mentale, de passion, de désillusion. Et, à sa manière toute particulière, d’amour. Ou plutôt de l’impossibilité d’être amoureux et heureux à la fois. Ceci est parfaitement dépeint à travers le personnage de Carmy dès le tout premier épisode : il est incapable de trouver un équilibre entre le pro et le perso, son perfectionnisme ruine ses relations et le pousse à l’autodestruction.

C’est ainsi qu’il sabote de lui-même sa relation avec Claire, pourtant présentée comme la compagne idéale. Claire est douce, drôle, aimée de toutes et tous. Comme il aurait été facile de tomber dans la facilité et la paresse scénaristique, et de faire d’elle la sauveuse de Carmy – elle est littéralement médecin urgentiste. Une facilité à laquelle Christopher Storer refuse de céder. Pour lui, pas question de soigner les traumas de son cuistot tatoué avec la rencontre de « la bonne personne ». Et il en va de même pour Syd.
La cheffe, aussi insecure et tourmentée que lui, n’est jamais présentée comme celle qui soignera Carmy de tous ses maux. Elle est sa partenaire, les personnages le répètent assez souvent. Elle ne travaille pas pour lui, mais avec lui. Ce qui les rapproche, au-delà du surmenage commun évident, c’est la conviction qu’ils sont meilleurs ensemble dans la même cuisine plutôt qu’en burn-out et séparés.
Implicitement, cela montre une autre forme d’intimité, dénuée d’amour romantique ou de scènes de copulation tapageuses. La preuve que, parfois, la relation la plus importante d’une vie n’est pas nécessairement une grande histoire d’amour avec mariage, sexe et enfants. Et rien que pour cette nouvelle forme de représentation, on est reconnaissant.