Critique

Tip Toe, la peur queer au bout de la rue

13 août 2026

Par Louise Lepense

Illustration
“Tip Toe”, le 13 août 2026 sur HBO Max. ©HBO Max

Vingt-sept ans après Queer as Folk, son créateur Russell T Davies revient à Manchester pour mesurer le chemin parcouru et tout ce qui résiste encore. Avec finesse et brio, il fait surgir des violences jamais totalement disparues au cœur d’un thriller de voisinage.

Introduction

Est-ce la grande machine arrière ? En Hongrie, la Pride interdite. Au Royaume-Uni, des soins retirés aux mineurs trans et la définition juridique des femmes rabattue sur le sexe biologique. Aux États-Unis, les personnes trans de nouveau exclues de l’armée, du sport, de certains soins et jusque de leurs propres papiers. Ces dernières années, des démocraties occidentales ont de nouveau transformé l’existence queer en droit conditionnel.

Quelle est l’intrigue de Tip Toe ?

C’est dans ce climat que Russell T Davies plante Tip Toe, série britannique attendue sur HBO Max le 13 août. Briques rouges, pavillons jumeaux, pelouses sages et accent mancunien : ce drame de voisinage affiche d’emblée son identité très britannique. Leo Struthers, Écossais séropositif à la tête d’un bar queer de Canal Street, se retrouve confronté à son voisin Clive Goss, père de famille renfrogné et manifestement peu à l’aise devant les drapeaux multicolores.

Tip Toe.©HBO Max

Derrière ses airs de comédie domestique, la série s’ouvre sur un cadavre étendu devant la maison du protagoniste. Puis elle remonte le fil. Une clé confiée, des intrusions, des soupçons et des paroles mal comprises suffisent à faire d’une mitoyenneté ordinaire une ligne de front. En cinq épisodes, le seuil d’une maison devient celui d’une société prête à basculer.

Marcher sur la pointe des pieds

« Ils nous ont laissés faire notre coming out. Nous voilà maintenant à découvert, prêts à être abattus. Alors je marche sur la pointe des pieds, au cas où. » Toute l’histoire tient dans cette image, dessinée par un personnage dans le premier épisode. Après des décennies passées à gagner le droit d’apparaître et de vivre dans la lumière, faudrait-il de nouveau apprendre à disparaître ? Leo approche de la soixantaine. Il a traversé le VIH, les insultes et les combats pour aimer au grand jour. Le voici pourtant ramené à cette prudence ancienne, celle qui commande de jauger une rue avant d’y entrer.

Tip Toe.©HBO Max

Dans cette courte série, Davies ne parle pas seulement d’homophobie : il observe la fabrication quotidienne de la peur. Car « être queer en 2026 est un acte politique malgré soi », comme le dit si bien un membre du récit. C’est vivre avec un colocataire qui menace de vous tuer parce que vous êtes une femme trans. C’est surprendre le regard hostile d’un voisin parce que vous couchez avec des hommes. C’est être rejeté pour aimer se travestir.

La fête contre la peur

Tip Toe ne cherche pas à rendre la violence supportable. La comédie, la musique, les paillettes et l’exubérance de la nuit queer lui donnent de l’air, mais seulement par éclats. Car la série peut devenir brutalement sombre. Certaines scènes basculent sans prévenir dans une intensité sèche, suffocante, où l’humiliation, la menace et la haine cessent d’être des idées pour devenir des dangers très concrets.

Tip Toe.©HBO Max

Cette tension traverse toute la mise en scène. Comédie de voisinage, drame intime et thriller paranoïaque se contaminent peu à peu. Peter Hoar filme les seuils, les fenêtres et les cloisons comme autant de frontières. Davies force parfois le trait et laisse ses personnages énoncer trop directement le débat ; une frontalité qui traduit aussi l’urgence d’un récit qui refuse de tenir la violence anti-queer dans l’ombre.

Deux Angleterre mur contre mur

L’intelligence du récit tient surtout à son duo. Alan Cumming fait de Leo un personnage éclatant sans le sanctifier. Son optimisme, sa colère, sa naïveté (parfois) et ses accès de panique cohabitent dans un jeu d’une précision prodigieuse.

Tip Toe.©HBO Max

Face à lui, David Morrissey refuse (d’abord) le confort du monstre. Clive est gris, maladroit, économiquement déclassé, perdu devant des fils et un monde qu’il ne comprend plus. Sa frustration cherche une cause et finit par choisir Leo. Pourtant, il aide, écoute, tente parfois de franchir la distance. Ce bon fond rend son glissement d’autant plus inquiétant. La haine n’arrive pas toujours en uniforme : elle peut pousser derrière une haie bien taillée, chez un homme persuadé de protéger les siens.

Tip Toe.©HBO Max

Le miroir devient bouleversant lorsque George, le fils de Clive, homosexuel en secret, vient demander conseil à Leo, de 44 ans son aîné. Quelques mots sur un premier amour réunissent deux générations que tout sépare. Les mêmes chagrins traversent les âges, mais les droits qui permettent de les vivre ne progressent jamais en ligne droite.

Plus d’un quart de siècle après Queer as Folk, Russell T Davies retourne donc à Canal Street avec majesté et gravité. En 1999, Manchester célébrait une visibilité conquise ; en 2026, la fête continue, mais chacun connaît quand même l’emplacement des sorties de secours.

À partir de 16,90€

En stock

Acheter sur Fnac.com

À lire aussi

Article rédigé par
Pour aller plus loin