Critique

The Shards : Ryan Murphy signe-t-il la série la plus sexy et sanglante de l’été ?

05 août 2026

Illustration
“The Shards”, le 6 août 2026 sur Disney+. ©Disney+

Adaptée d’un roman de Bret Easton Ellis et diffusée sur Disney + à compter du 6 août, The Shards nous plonge dans le Los Angeles des années 1980, où la jeunesse dorée de Hollywood fait face à un tueur en série. La série tient-elle sa promesse de divertissement estival ?

Introduction

Publié en France en 2023 sous le titre Les éclats, le septième roman de Bret Easton Ellis se présente comme une autofiction, soit un mélange entre une expérience réelle vécue par l’auteur et des éléments inventés. L’écrivain se met lui-même en scène lors de sa dernière année de lycée, en 1981.

Avec sa bande de riches amis, dont les parents travaillent à Hollywood, le jeune Bret enchaîne les soirées glam où le champagne et la coke coulent à flot. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour ces « nepo baby » avant l’heure, qui daignent passer une tête dans leur lycée privé de Buckley, quand un tueur en série vicieux vient troubler leur quotidien.

Au même moment, un nouveau venu à Buckley, Robert Mallory, fait son apparition. Menteur, manipulateur, séducteur… Il devient l’objet de fascination de Bret, bientôt persuadé que Robert est le tueur recherché par tous, surnommé « Le Chalutier ».

Une association sulfureuse et inédite

Qui pouvait bien avoir envie de raconter en série une histoire sanglante et sexy, centrée sur des personnages beaux, riches et superficiels ? La rencontre entre l’univers bling-bling et nihiliste de Bret Easton Ellis et celui de Ryan Murphy, super producteur amoureux des monstres et des mannequins, co-créateur prolifique de productions comme American Horror Story, The Beauty ou Monstre, avait quelque chose d’inévitable.

The Shards.©Disney+

Rois de la provoc’, chacun dans leur couloir de nage (la littérature pour l’un, les séries pour l’autre), les deux hommes tendent un miroir peu reluisant à l’Amérique des « beautiful people », révélant au passage toute leur monstruosité. De la même génération, Ryan Murphy et Bret Easton Ellis partagent aussi une expérience de l’adolescence assez proche en tant qu’hommes gays ayant grandi durant les années 1980.

Dans The Shards, Bret est en couple officiel avec Debbie, a un amant et en pince pour sa BFF Susan. Il n’est pas encore fixé sur son orientation sexuelle. Ryan Murphy, qui a effectué son coming-out à l’âge de 15 ans, apparaît très légitime pour raconter ce passage à l’âge adulte.

Un casting intriguant

C’est au jeune Igby Rigney (vu dans Sermons de minuit et The Midnight Club, deux séries de Mike Flanagan) que revient la lourde tâche d’incarner Bret Ellis, l’adolescent observateur et aspirant écrivain qui nous raconte l’histoire de The Shards. L’acteur capture à la fois le flegme et la queerness indéniable du jeune Bret. En revanche, l’aspect provocateur de la personnalité l’écrivain reste assez absent de ce personnage bizarrement assez lisse.

The Shards.©Disney+

À ses côtés, Kaia Gerber (une habituée du « Murphyverse », vue dans American Horror Story) incarne Susan Reynolds, la parfaite « girl next door » en couple avec le quaterback Thom Wright (Graham Campbell), tandis que la chanteuse pop Hayes Warner se glisse avec aisance dans la peau de Debbie Schaffer.

Il s’agit peut-être d’un clin d’œil à Debbie Harry, la chanteuse du groupe Blondie, à laquelle l’actrice ressemble et qui figure dans la playlist de la série. Hayes Warner se distingue dans le rôle de la petite amie de Bret, aussi jalouse et en manque de confiance en elle que sa mère, Liz Schaffer, incarnée par la revenante Evan Rachel Wood.

The Shards.©Disney+

Excepté Igby Rigney, aucun d’eux ne semble vraiment être âgé de 17 ans. Kaia Gerber (la fille de Cindy Crawford) et Graham Campbell restent un peu en dessous des autres, mais chacun joue globalement sa partition sans fausse note. La révélation de la série est un autre « nepo baby » : Homer Gere, le fils de Richard Gere apparu dans la saison 3 d’Euphoria, brille dans le rôle de l’énigmatique Robert Mallory. Il dégage une sensualité et un sens du danger qui sied à ce personnage trouble. Jacob Elordi, prends garde à toi !

Les lois de l’adaptation

Adapter un roman nécessite de faire des choix, qui peuvent heurter la vision de l’écrivain. Au visionnage de The Shards, il apparaît assez clairement que Ryan Murphy a voulu rester le plus fidèle possible au roman, peut-être par déférence envers Bret Easton Ellis, l’un des romanciers les plus cultes des États-Unis. Or, les meilleures adaptations trahissent toujours un peu leur matériau d’origine.

The Shards.©Disney+

Le choix d’incorporer la voix off de Bret dans la série est très probablement un clin d’œil au livre, initialement diffusé en 2020 sous la forme d’un roman audio, dans le podcast de l’auteur. Problème : dans la série, on a vraiment l’impression que cette voix off monocorde est un livre audio ! Elle nous raconte ce qu’on voit à l’image, ce qu’une bonne voix off ne doit absolument jamais faire.

Elle se permet aussi de nous annoncer ce qui va se passer, ce qui s’avère problématique quand le récit emprunte aux codes du slasher et est censé nous faire peur : on a envie de dire, merci pour le spoil, Bret ! Une bonne voix off, comme celle de Dexter, creuse l’intériorité d’un personnage. Ici, elle dessert le personnage plus qu’autre chose.

The Shards.©Disney+

On est aussi surpris par le rythme bancal de cette série un peu nonchalante (par exemple, la bande prépare une fête de bienvenue à Robert, qui arrive trois épisodes plus tard) et des dialogues parfois insipides ou inutiles, là où la verve d’Ellis devrait nous épater.

Hollywood Psycho

Avec ses jeunes et beaux interprètes aux tenues sophistiquées (bravo au département costumes) qui marchent comme dans un défilé de mode, sa réalisation léchée (grain vintage et zoom en mouvement garantis) et sa bande-son eighties entraînante, The Shards prend des airs de clip… interminable. Durant dix épisodes, d’une durée variable (25 minutes à plus d’une heure, ce qui n’aide pas ses problèmes de rythme), l’œuvre nous embarque d’une pool party à une émission de danse culte des années 1980, en passant par des séances de roller disco.

The Shards.©Disney+

La direction artistique de la série s’est fait un plaisir de restituer l’image fantasmée des années 1980, déjà inscrite dans notre inconscient collectif. Réalisateur du pilote, Ryan Murphy se montre étonnamment plus timoré pour filmer les agissements du tueur. Les séquences de suspens auraient pu être l’occasion pour ce grand fan de slasher (la saison 9 d’AHS et la série Scream Queens sont des hommages au genre) de se montrer un poil plus inventif. La mise en scène des meurtres et des kidnappings s’avère oubliable.

Sorte de Gossip Girl gay (à chaque scène, les personnages masculins transpirent de désir les uns pour les autres) à la sauce eighties, The Shards se révèle à l’image de ses héros ennuyeux : assez vaine derrière son vernis clinquant. Heureusement qu’un tueur en série rôde dans les parages pour leur filer des traumas.

The Shards.©Disney+

Si les amateurs de slashers se laisseront prendre au jeu du « whodunit » (des récits centrés sur la révélation de l’identité du tueur), The Shards ne risque pas de détrôner la meilleure adaptation sur un écran d’un roman de Bret Easton Ellis : American Psycho, film réalisé en 2000 par Mary Harron. Peut-être parce que cette histoire d’un homme psychotique, obsédé par l’argent et les apparences, résonne avec notre société là où The Shards non seulement n’a pas grand chose à dire, mais en plus ne divertit qu’à moitié.

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