Diffusée depuis avril dernier, la saison 3 d’Euphoria plonge ses personnages dans un cauchemar californien éveillé, à base de drogue, de rêve hollywoodien et de travail du sexe. Qu’est devenu le teen drama générationnel sur la grandeur et la décadence de l’adolescence ?
Introduction
« À chaque fois que je me sens bien, je pense que ça va durer éternellement, mais ce n’est pas le cas. » Bande-son planante (signée Labrinth), sujets sensibles (l’addiction, la grossophobie, les relations toxiques à un jeune âge), explosion d’une nouvelle génération de stars hollywoodiennes (Zendaya, Sydney Sweeney, Hunter Schafer, Jacob Elordi), esthétique dans l’air du temps… Quand Euphoria débarque sur nos écrans en 2019, ce teen drama sombre, stylisé et déchirant sur le mal-être adolescent remporte un succès fulgurant auprès d’une génération d’ados en manque de repères : la fameuse Gen Z.
Euphoria, my love
Créée par Sam Levinson (le fils du cinéaste Barry Levinson), Euphoria suit le cheminement tortueux de Rue, une adolescente devenue accro aux drogues depuis la mort prématurée de son père, qui nous raconte son monde en voix off. Autour d’elle évoluent plusieurs camarades de lycée : son crush Jules, une ado trans solaire, son amie d’enfance Lexi (Maud Apatow), les BFF Cassie et Maddy (Alexa Demie), ainsi que le petit-ami toxique de cette dernière, Nate, ou encore Kat (Barbie Ferreira), une ado grosse qui va se réapproprier son corps et sa sexualité.

Lancée dans le sillage des mouvements #MeToo puis Black Lives Matter, la série a fait bouger les lignes des représentations. Pour une fois, un teen drama était centré sur un personnage racisé et lesbien, qui tombait amoureux d’un personnage trans, leurs origines, orientations sexuelles ou identités de genre n’étant jamais le sujet de la série.
Des vécus minorisés, des corps différents, des personnages féminins variés se retrouvaient sur le devant de l’affiche. De quoi renouveler les récits de passage à l’âge adulte, sans perdre la portée universelle des premières fois.

Dès ses débuts, Euphoria a adopté un ton dark et multiplié les scènes dérangeantes (Cassie et son orgasme sur un manège, la relation sexuelle entre Jules et Cal, les gros plans sur des pénis dans des vestiaires…) et fait couler beaucoup d’encre. Mais elle était guidée par un propos : raconter des trajectoires d’adolescentes d’aujourd’hui, souvent en souffrance, dans toute leur complexité et leur intensité. Suivre leur évolution dans un monde dur, qui réserve pourtant quelques moments de bonheur fulgurants.
Les premiers red flags
Passée la lune de miel, les premières critiques n’ont pas tardé à pointer le bout de leur nez. La série explorait-elle la souffrance de l’addiction ou la rendait-elle cool ? Dénonçait-elle l’hypersexualisation des adolescentes ou la glamourisait-elle ? En saison 2, l’actrice Barbie Ferreira voyait son personnage prendre une trajectoire très décevante – après une première saison en forme d’émancipation pour Kat –, au point de quitter la production dans des circonstances floues.
Puis, en 2023, la photographe Petra Collins, à l’univers rempli de femmes et de maquillage à paillettes, très proche de celui popularisé par Euphoria, révélait avoir travaillé pendant près de six mois sur l’œuvre de Sam Levinson, avant d’être remerciée par HBO sous prétexte d’un manque d’expérience. Le réalisateur et la chaîne se serait-ils appropriés le travail d’une femme ?

La même année, la nouvelle série de Sam Levinson, The Idol, était présentée au Festival de Cannes et laissait les critiques pour le moins perplexes. Réalisatrice remerciée (Amy Seimetz), nudité gratuite et male gaze très assumé alors que le show devait initialement épouser le point de vue du personnage de popstar de Lily Rose-Depp… Cette plongée bling-bling et superficielle dans l’industrie de la musique confirmait la propension de Levinson à fétichiser les corps féminins et à raconter des histoires problématiques, sans aucun recul.
De Skins à Breaking Bad, un tournant violent
Après quatre ans d’attente, la saison 3 d’Euphoria a finalement débarqué sur HBO. Diffusée depuis le 12 avril dernier, elle en a surpris plus d’un. On y retrouve la majorité des ados devenus de jeunes adultes, dans une atmosphère désormais plus proche de Breaking Bad que de Skins. La scène d’introduction de cette troisième saison voit Rue en équilibre instable dans sa voiture, paumée au milieu du désert américain. Un clin d’œil – conscient ou non – à la scène d’ouverture de Breaking Bad, où Walter White conduisait un camping-car dans le désert, en slip blanc.
Il y avait bien quelques indices pointant vers ce que cette troisième saison allait devenir : en saison 2, Rue se retrouvait dans un premier bourbier mafieux avec Laurie (Martha Kelly) – une bonne méchante, avec son ton monocorde et son amour pour son perroquet. Quand on passe son temps avec des dealers, on ne peut pas tomber que sur des gentils Fez (cette saison 3 rend hommage à son regretté interprète, Angus Cloud). Mais on ne s’attendait pas à ce que la série devienne carrément un film noir.
La suite de cette ultime salve, composée de huit épisodes, confirme le ton résolument mafieux pris par l’œuvre. Devenue une sorte de junkie fonctionnelle, Rue travaille pour Laurie et Alamo (Adewale Akinnuoye-Agbaje), propriétaire charismatique et flippant d’une boîte de strip-teaseuses, qui semble tout droit sorti d’un film de Quentin Tarantino.

Ces deux-là vont se livrer à une guerre de gangs, sur fond de règlement de compte avec l’histoire raciale des États-Unis. Laurie travaille avec des nazis, Alamo fait référence à la période esclavagiste et au racisme systémique, et Rue, personnage métisse, se retrouve ballotée entre les deux. Sauf qu’il a beau multiplier les références à Kill Bill (notamment dans l’épisode 7, avec le sort réservé à Nate) et à Breaking Bad (dans la photographie aux tons chauds et les similarités entre Rue Benett et Jesse Pinkam, deux junkies attachants qui se retrouvent dans de très sales draps), Sam Levinson ne possède pas le niveau de minutie de Vince Gilligan quant au développement de la psychologie de ses personnages, ni la science des dialogues de Tarantino.
Des personnages abandonnés
Le problème ne réside pas tant dans ce tournant sombre pris par Levinson, mais plutôt dans son traitement des personnages féminins, les vraies stars d’Euphoria, qui se retrouvent toutes (sauf Lexi) liées à du travail du sexe. Cassie lance son compte OnlyFans avec beaucoup d’ardeur, ce qui donne lieu à des séquences en costume de chien ou en bébé adulte suçant sa tétine qu’on aimerait effacer de notre mémoire à jamais.

Maddy (Alexa Demie) devient plus ou moins son mac avant de se glisser dans l’archétype de la « femme fatale » dont s’amourache Alamo, tandis que Rue travaille au milieu de strip-teaseuses du matin au soir, dont les différentes parties du corps sont filmées par morceau, avec de généreux gros plans sur leurs fesses et leurs seins. Jules est devenue une artiste peintre qui vit de l’escort, entretenue dans un appartement luxueux et soumise aux fantasmes d’un vieil homme riche. Chaque épisode contient de multiples scènes de nudité féminine et souvent des scènes de sexe choc et traumatisantes.
Si le personnage de Nate est physiquement torturé, Sam Levinson semble s’être donné pour mission d’humilier ses personnages féminins en les sexualisant dès que possible. Son obsession pour le travail du sexe, teinté de haine et d’excitation (en témoigne cette parodie dégradante de King Kong avec Cassie tous seins dehors), est palpable.

Le showrunner pourra toujours expliquer qu’il se fait le reflet d’une Amérique en roue libre, obsédée par le sexe, l’argent et la célébrité. Mais le mépris qu’il ressent pour ses personnages (voire ses actrices ?) et la fascination pour leurs corps ultraminces (exit la diversité des corps féminins en 2026) transpire dans chacun de ses plans. L’histoire d’amour entre Rue et Jules, cœur battant de la première saison, a été réécrite au point d’en devenir toxique.
Derrière une réalisation toujours aussi léchée et brillante (c’est le paradoxe), Euphoria tourne au thriller sexiste, qu’une apparition de Sharon Stone (dans le rôle de la boss de Lexi) ou Natasha Lyonne (une énième travailleuse du sexe) ne peut pas sauver. Cette troisième saison laisse un goût amer et se vit quasiment comme une expérience sadomasochiste. On reste car on a aimé ces personnages autrefois complexes, désormais devenus des caricatures d’eux-mêmes.
De façon plus prosaïque, on veut voir qui survit dans cette histoire. On a la réponse (qu’on vous laisse découvrir) dans un final où règnent en bonne partie les personnages masculins d’Euphoria, en particulier Alamo et Ali (Colman Domingo), qui ne méritaient pas autant de temps de présence à l’écran. Euphoria était l’histoire de Rue. Sam Levinson l’a oubliée en chemin. Quelques scènes de ce final, d’une durée XXL de 1h30, rendent tout de même hommage au meilleur de la série.
Zendaya et son interprétation impeccable de bout en bout de Rue, un personnage qu’on aurait pu détester s’il n’était pas aussi bien défendu par son actrice, nous arrache des larmes ; la scène finale en forme de réconciliation entre Cassie et Lexi, deux sœurs qui ont eu tant de mal à se comprendre, ou encore le duo amical (voire plus pour les fans de queer reading) dysfonctionnel, mais si touchant, de Maddy et Cassie. Pour autant, le show s’achève sur une scène gênante, très La petite maison dans la prairie, qui n’a pas grand-chose à voir avec le propos initial d’Euphoria.
Que restera-t-il d’Euphoria ?
Si cette troisième saison, qui n’offre qu’un horizon patriarcal à ses protagonistes, a trop souvent été une souffrance à regarder, il n’en reste pas moins qu’Euphoria a accompagné les années 2020. Pour le meilleur et pour le pire, ses personnages se sont fait le reflet d’une société tiraillée entre avancées féministes, meilleure représentation de toutes les féminités, et lutte sans fin contre le male gaze, ce regard masculin qui objectifie, sexualise ou fétichise les femmes. Celui de Sam Levinson a eu raison de la qualité de l’un des meilleurs teen drama de l’histoire de la télévision.

La sublime réalisation, l’esthétique témoin d’une époque, les performances marquantes d’un casting génial et en particulier de ses actrices (retirez les personnages féminins maltraités d’Euphoria, la série n’existe pas) resteront dans les annales. Il y a fort à parier que, dans quelques années, quand on recommandera le visionnage d’Euphoria à un proche, on ajoutera que c’est une série vibrante, dépressive, parfois problématique et que la saison 3 est… oubliable.