S’il avait été adapté au cinéma par trois fois, Sa majesté des mouches n’avait jamais eu droit à une transposition sur petit écran. C’est désormais chose faite grâce au créateur d’Adolescence, qui revisite le roman de William Golding sous la forme d’une minisérie. Qu’a donc encore à nous dire ce grand classique de la littérature, plus d’un demi-siècle après sa parution ?
Introduction
Qu’emporterait-on sur une île déserte ? L’homme est-il condamné à faire le mal ? La démocratie peut-elle vraiment protéger de la violence ? Autant de questions intrinsèquement insolubles, auxquelles ne répond pas Sa majesté des mouches, du romancier britannique William Golding. Encore moins sa nouvelle adaptation sous l’égide de Jack Thorne, génial showrunner d’Adolescence, série devenue phénomène de société par-delà les rives du Royaume-Uni en 2025.
Diffusée outre-Manche sur la BBC en début d’année, son nouveau grand-œuvre débarque en France sur MyCanal, monstrueux agrégateur de contre-utopies nihilistes. Un an après la saison 7 de Black Mirror, la plateforme remet une pièce dans le juke-box en s’offrant donc un classique de la dystopie insulaire en quatre épisodes. Publié en 1954, le roman embaume encore 72 ans plus tard le vénéneux parfum d’angoisse distillé à la charnière de deux époques. Entre le monde que l’on quitte après son effondrement et celui en devenir dont on ne peut que distinguer les contours.
Les mythes meurent aussi
Lorsqu’il écrit Sa majesté des mouches, William Golding porte la mort dans son regard. Celle des juifs exterminés par millions, des Japonais carbonisés par la bombe atomique… La Seconde Guerre mondiale s’est achevée dix ans auparavant. Les anciennes dictatures européennes et les nations collaboratrices ont balayé les ruines du totalitarisme sous le tapis du récit national triomphaliste, violence symbolique exercée sur plusieurs millions de victimes ainsi réduites au silence. Dans les ruines fumantes de l’Europe se délitent les empires coloniaux, à l’instar du Royaume-Uni, qui ne parvient à faire le deuil de ses comptoirs indiens.

Le vieux monde n’a jamais autant si bien porté son nom. « Avant la Seconde Guerre mondiale, ma génération eut, dans l’ensemble, une croyance libérale et naïve dans la perfectibilité de l’homme. La guerre nous fit subir un endurcissement sinon physique, du moins moral et elle nous donna une inévitable rudesse. L’après-guerre nous fit voir peu à peu ce que l’homme peut faire à l’homme, ce que l’animal pouvait faire à sa propre espèce », devise Golding à qui vient l’idée « d’écrire une histoire à propos de garçons sur une île et qui montrerait comment ils se comporteraient vraiment comme des garçons et non comme des petits anges des livres pour enfants habituels ».

À la croisée de la SF post-apocalyptique, de la fable et de la robinsonnade à la Daniel Defoe et Robert Louis Stevenson, Sa majesté des mouches suit une horde de jeunes garçons parachutés sur une île perdue au milieu de l’océan après un accident d’avion. Dans ce décor paradisiaque, terre vierge où semer les graines d’une nouvelle civilisation censément utopique, les survivants ne tardent pas à élire un chef parmi les leurs. Mais ce dernier, garant du bon fonctionnement démocratique, essuie bientôt les coups de boutoir de la tribu des chasseurs sous la coupe de son leader, gagné par un instinct sauvage primitif. Le rêve initial se dissout peu à peu dans un bain de violence, la démocratie cédant le pas à la tyrannie, la raison à la superstition.
L’enfer sous les tropiques
Plus qu’un simple « page-turner », le roman de William Golding captive par la richesse de son substrat, tant les pistes de lecture se chevauchent et se complètent, de la politique à la philosophie, en passant par la religion et bien plus encore. Un jalon essentiel de la littérature de « l’après », dont la télévision a sucé la substantifique moelle jusqu’à plus soif. Des séries aux téléréalités, son influence sur la culture cathodique est indéniable.

Citons pêle-mêle Lost : les disparus, mètre étalon du genre, plus ponctuellement Les Simpson (voir l’épisode 9 de la saison 14, Les petits sauvages, décalque parodique du roman) ou encore Squid Game, lointain cousin, et pourquoi pas Alien: Earth, au grand dam de ses détracteurs… Mais aussi les reality shows « concentrationnaires » (Loft Story) et survivalistes (Koh-Lanta), où le paradis de pacotille vire au cauchemar orwellien. Et bien sûr Kid Nation, certainement l’émission la plus proche de l’œuvre de Golding : une tripotée d’enfants laissés à leur sort dans un village abandonné en plein désert du Nouveau-Mexique pendant 40 jours.

« [R]êver des îles avec angoisse ou avec joie, peu importe, c’est rêver qu’on se sépare, qu’on est déjà séparé, loin des continents, qu’on est seul et perdu – ou bien c’est rêver qu’on repart à zéro, qu’on recrée, qu’on recommence », écrit Gilles Deleuze dans L’île déserte. Faire table rase du passé, définir un nouveau modèle social, contenir le mal et le regarder en face : l’écho avec l’actualité brûlante est patent : guerre en Ukraine, métastase de l’extrême droite tous azimuts, revers démocratiques en Europe… Le roman de William Golding ouvre moins un horizon désirable au lecteur qu’un champ des possibles à l’heure où l’avenir du collectif dépend plus que jamais de la responsabilité individuelle. À méditer dans son canapé.