Décryptage

Les frères Scott : comment la série a prédit l’ère des influenceurs

03 juin 2026

Par Melissa Chevreuil

Illustration
“Les frères Scott” est désormais disponible sur Netflix. ©The CW/The WB

Si la production phare des années 2000 plaît autant aux millennials qu’à la Gen Z, c’est parce qu’elle analyse comme peu de programmes avant elle la puissance de l’image, du storytelling et de la réputation sociale.

Introduction

« I don’t wanna be anything other than what I’ve been trying to be latelyyyyy. » La simple évocation du refrain du générique des Frères Scott, série chérie de bien des millennials, a comme un goût de flashback immédiat, tant le programme a tout de la capsule temporelle. Il faut le reconnaître, rares sont les fictions ayant autant usé jusqu’à la corde tous les codes des années 2000 : les matchs de basket filmés comme des clips de R’n’B, des citations pseudo-philosophiques dignes de l’acmé des blogs à chaque épisode et des triangles amoureux en jean taille basse.

Les frères Scott.©The CW/The WB

Son arrivée au catalogue de la plateforme Netflix permet pourtant d’observer une évidence : au-delà des clichés Y2K, One Tree Hill (son nom original) anticipe avec une précision renversante la plupart des comportements, esthétiques et logiques sociales de l’ère des influenceurs que nous traversons à l’heure de l’écriture de ces lignes. Et ce, bien avant l’addiction au scroll sur TikTok, les reels Instagram ou encore le Spotify Wrapped. Comment les différents protagonistes pouvaient-ils déjà vivre dans un monde où tout n’était qu’image, réputation et mise en scène sans même avoir de smartphone digne de ce nom ?

Brooke Davis, la Hailey Bieber des années 2000

Le premier cas d’école le plus évident est certainement le personnage de Brooke Davis. Plus qu’une énième « popular girl », comme elle est présentée aux prémices de la fiction, elle va rapidement s’émanciper de son étiquette de lycéenne cool (c’est la cheerleader, la star du lycée) pour investir dans sa propre image et en faire une ressource financière.

Les frères Scott.©The CW/The WB

La businesswoman transforme sa personnalité en marque, son sens du style en capital et est tout simplement l’ancêtre d’une influenceuse moderne. Pour mémoire, elle sort une marque de vêtements, Clothes Over Bros, qui repose autant sur l’esthétique des pièces que sur la personnalité forte de sa créatrice et son mode de vie à base de fêtes que beaucoup de spectateurs ont enviées, à raison.

On peut même dire qu’elle avait déjà en tête le concept de « communauté », avec les autres filles du lycée dans un premier temps, puisqu’à cette époque, Brooke conçoit les vêtements de manière très modeste dans sa chambre. C’est son statut de fille populaire du bahut qui lui permet d’apporter de la visibilité à chaque pièce afin de créer un intérêt auprès de ses camarades. Dans un second temps, la jeune femme mise sur le personal branding pour fidéliser sa clientèle internationale : Brooke ne vend pas des vêtements, elle vend l’histoire d’une self-made woman, à la manière d’une Kylie Jenner ou d’une Hailey Bieber.

Les frères Scott.©The CW/The WB

Sa meilleure amie et rivale amoureuse Peyton Sawyer n’est pas en reste, et incarne parfaitement la blogueuse devenue naturellement influenceuse et/ou « curatrice » contemporaine. Sa collection de vinyles, ses posters de groupes de rock indés, ses playlists mélancoliques, ses dessins torturés : tout laisse penser à l’esthétique d’un film produit par la célèbre société A24. Il est évident qu’en 2026, Peyton aura un compte Letterboxd encore plus influent que celui du critique Regelegorila, un podcast musical Spotify suivi par des milliers de personnes et un compte TikTok avec des opinions bien tranchées. Si l’on va plus loin, on peut considérer que sa chambre, pierre angulaire de la série, est un tableau Pinterest à elle seule, ou un feed Instagram.

Lucas Scott, ou le performative male avant l’heure

Lucas Scott, lui, est sans doute le personnage qui a le plus « mal vieilli », dans la mesure où, s’il était perçu comme un éternel romantique amateur de lettres et de poésie, il est aujourd’hui vu comme un performative male. Autrement dit, un homme qui performe la sensibilité pour s’en servir comme outil de séduction : les lectures doivent être visibles, l’attitude nonchalante et introspective, les références littéraires mises en avant… D’aucuns diront que, si la série avait un reboot moderne, Lucas Scott commanderait du matcha, écouterait du Clairo avec des écouteurs filaires vintage et aurait un tote bag rempli de livres féministes et engagés.

Les frères Scott.©The CW/The WB

Or, et le show l’a prouvé, il y avait un énorme décalage entre son image et ses comportements. Le jeune homme oscillait en permanence entre Brooke et Peyton, ainsi qu’avec d’autres femmes de passage, semblant peut-être plus amoureux de l’idée du romantisme que de ses petites amies elles-mêmes – il écrira par exemple la même déclaration aux deux intéressées, expliquant ce cet acte était pardonnable puisqu’il n’avait envoyé la lettre qu’à une seule d’entre elles… Ce qui est moralement discutable.

La ville comme réseau et la vie comme feed

En y réfléchissant, la ville de One Tree Hill, où se déroule Les frères Scott, est elle-même un réseau social à part entière. Certes, Lucas, Peyton, Nathan et les autres n’ont pas Twitch ou Snapchat. Mais la ville est leur terrain de jeu, tant tout n’est que réputation entre ses murs. Les relations amicales ou amoureuses circulent comme des infos virales. Chaque événement est rendu public. Tous les protagonistes semblent surveillés comme s’ils étaient enfermés dans une téléréalité.

Les frères Scott.©The CW/The WB

Nathan, ex-bully devenu sportif inspirant et père de famille modèle, travaille ainsi sa rédemption aux yeux de tous. Brooke maîtrise comme personne la viralité sociale, quand Peyton cultive sa niche esthétique. Et Lucas performe la figure du marginal romantique. Pour eux, exister, c’est être regardé. C’est sans doute pour cela que, malgré ses patterns très ancrés dans les années 2000, la série continue de fasciner la Gen Z sur TikTok, grâce à ce laboratoire presque involontaire de la culture internet à venir, où la frontière entre authenticité et storytelling savamment orchestré est plus floue que jamais.

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