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Squeezie, McFly et Carlito… Zoom sur la santé mentale des youtubeurs

03 février 2024
Par Kesso Diallo
Comme d'autres youtubeurs, Squeezie a annoncé faire une pause.
Comme d'autres youtubeurs, Squeezie a annoncé faire une pause. ©Capture d'écran/YouTube/Squeezie

Soumis à une forte pression, de nombreux youtubeurs ont décidé de ralentir ou de cesser leur activité sur la plateforme vidéo ces derniers mois.

Membres de la première génération de youtubeurs, plusieurs vidéastes ont décidé de faire une pause ou d’arrêter complètement leur activité sur la plateforme de Google. Épuisement, dépression… Alors que le sujet du burn-out a longtemps été tabou chez les créateurs de contenu, la parole se libère de plus en plus. Explications.

Burn-out des youtubeurs

Si aujourd’hui, on parle souvent de la santé mentale des jeunes utilisateurs des réseaux sociaux, les vidéastes sont aussi concernés. L’époque où ils se filmaient dans leur chambre est révolue depuis longtemps, les youtubeurs proposant aujourd’hui divers formats de divertissement. Non seulement la production de ces contenus coûte cher, mais elle prend aussi du temps. « On ne se rend pas compte, mais la vidéo avec Éric et Ramzy, c’est trois semaines et demie de montage pour une vidéo de 57 minutes. Et si toutes les vidéos que je fais chaque semaine doivent être dans cette lignée, aussi longues, avec des invités et un concept, moi et mes équipes on va faire un giga burn-out », avait expliqué Squeezie, de son vrai nom Lucas Hauchard, à propos du concept « Qui est l’imposteur ? » dans un live Twitch en février 2023. 

Près d’un an plus tard, le youtubeur français le plus suivi, qui a commencé en 2008, a annoncé à ses 18,7 millions d’abonnés faire une pause. « On va faire une petite pause YouTube. Pas très longue. Deux, trois mois », a-t-il déclaré dans une vidéo le 22 janvier, trois jours après la sortie du documentaire consacré à son parcours, Merci Internet, sur Amazon Prime Video. Si « les youtubeurs sont tous des monstres de travail, Lucas est encore un cran au-dessus, au point qu’il a totalement mis sa vie perso de côté pendant dix ans », avait expliqué à l’AFP son réalisateur et ami Théodore Bonnet à l’occasion de la sortie du documentaire. Cette pause devrait lui permettre de se consacrer à ses nouveaux projets.

Au cours des derniers mois, nombre de youtubeurs ont annoncé faire une pause ou mettre fin à leur activité pour des raisons similaires. « On a décidé de faire une pause de vidéos YouTube. […] Cette période est plus que nécessaire pour prendre du recul, se réinventer et retrouver le plaisir pur de créer du contenu entre amis plus simplement. On a déjà plusieurs idées dont une qui nous séduit beaucoup, mais pour ça il faut savoir dire stop pendant un temps et s’y consacrer », ont ainsi annoncé Mcfly et Carlito sur Instagram en mars 2023. Après sept mois d’arrêt, ils ont repris leur activité en septembre dernier. 

Mastu, qui a fait un break fin 2022, a aussi évoqué sa dépression dans une chanson. Plus récemment, c’est le youtubeur Théodort qui a informé sa communauté qu’il mettait fin à ses activités de vidéaste. « Je n’ai plus les mêmes ambitions et envies sur YouTube. Mais ça ne veut pas dire que je vais arrêter, j’ai toujours envie de partager des choses, mais je crois que ce sera différent », a-t-il précisé. 

Un milieu sous pression

Plusieurs raisons expliquent ce burn-out chez les youtubeurs. « Ils sont soumis à une pression de création de contenus justement, souligne Aude Selly, autrice du livre Autopsie d’un burn-out et coach pour femmes. Il faut qu’ils soient continuellement dans la production, ce qui implique déjà le fait d’être surchargé mentalement, puisqu’il faut penser à tout ce qu’il y a à faire, avoir des idées pour créer. »

À cela s’ajoute la concurrence dans ce milieu, dans cette course à la reconnaissance : « Il y a cette pression de faire la différence par rapport aux autres, un esprit de compétition qu’il faut avoir pour tenir la distance […] Ils ne sont des créateurs de contenus performants que s’ils sont suivis par des followers, s’ils agrandissent leurs communautés, s’ils contentent leurs communautés et s’ils captent d’autres followers ».   

Les vidéastes ne se posent ainsi pas de limites, adoptant des stratégies, comme l’heure à laquelle ils publient leurs vidéos, pour attirer les abonnés. Les plateformes comme YouTube et TikTok sont aussi à blâmer dans ce burn-out des youtubeurs. « Par les algorithmes qu’elles imposent, elles créent ce côté d’incertitude d’angoisse », poussant les créateurs à se demander par exemple pourquoi une publication ne fonctionne pas aussi bien que les autres alors qu’ils n’ont rien changé à leurs processus, reproche Aude Selly.

« C’est un peu comme le distanciel, on ne peut pas voir que la personne va mal. C’est pour ça que les gens sont étonnés que Squeezie ou d’autres youtubeurs prennent une pause, parce que ça ne se voit pas et ils ne le disent pas forcément. »

Aude Selly
Autrice d’Autopsie d’un burn-out et coach pour femmes

Ces mêmes plateformes contribuent aussi à leur épuisement en les amenant à analyser l’engagement du public. « YouTube nous met à dispo un outil qui s’appelle YouTube Studio. Tu sens que c’est Google derrière : tu as un milliard de datas à n’en plus finir, a déclaré Squeezie dans une interview accordée au magazine Society. Tu deviens addict à la reconnaissance, tu aimes que les flèches pointent vers le haut. C’est frénétique et, en plus, c’est très précis. C’est la bourse, quoi. » Souvent rattrapé par les statistiques de ses vidéos, il a avoué avoir recherché une forme de reconnaissance, tout comme d’autres youtubeurs soumis à cette pression.

Après l’annonce de la pause de Squeezie, Charles Savreux, responsable de la communication de YouTube en France, a annoncé que la plateforme offre des conseils aux vidéastes éprouvant le besoin de faire une pause. Pour prévenir le burn-out chez les youtubeurs, la plateforme a lancé un Centre de prévention pour les créateurs en anglais il y a deux ans et en français il y a un an. Ce dernier propose notamment des ressources aux vidéastes pour les aider à protéger leur santé mentale.

Parole libérée

La création de contenus s’est professionnalisée depuis ses débuts, les youtubeurs n’étant plus seuls à se filmer dans leur chambre, mais travaillant avec une équipe. Ils peuvent pourtant être confrontés à la solitude, à l’isolement. « C’est un peu comme le distanciel, on ne peut pas voir que la personne va mal. C’est pour ça que les gens sont étonnés que Squeezie ou d’autres youtubeurs prennent une pause, parce que ça ne se voit pas et ils ne le disent pas forcément », indique Aude Selly.

Fatigue, perte de plaisir dans le travail… Les signes de leur burn-out nous échappent, car ils ne le montrent pas et disent rarement quand ça va mal. Si, au départ, nombre de personnes estimaient que les vidéastes n’avaient pas le droit de se plaindre, car ils ne font que parler face à une caméra, la parole s’est libérée. « Les gens en parlent parce que, déjà, on est dans une société où on en parle plus. J’ai fait mon burn-out en 2012 et on n’en parlait pas du tout comme on en parle aujourd’hui », relève la coach pour femmes. 

Selon elle, les youtubeurs, comme les autres, osent l’avouer car ils n’en peuvent plus, mais aussi « parce que le mot burn-out est plus sexy que de dire “je suis en dépression”. Le mot burn-out évoque une personne qui a tout donné, alors que la dépression est encore vue de manière négative […] Il y a aussi le fait qu’on est dans une société qui évolue. Avant, ce n’était pas bon d’en parler et maintenant c’est bien », conclut Aude Selly.

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Article rédigé par
Kesso Diallo
Kesso Diallo
Journaliste