Tandis que Game of Thrones n’a jamais cessé d’être accusée, et à raison, d’utiliser les violences faites à ses héroïnes comme simple ressort scénaristique, le spin-off centré sur Rhaenyra Targaryen et Alicent Hightower divise bien davantage.
Introduction
Un duel déchirant à dos de dragon où les flammes et le sang l’emportent sur tout le reste. Un sommet politique truffé de fourberie, de coups bas et d’arrangements faussement pacifistes qui provoqueront in fine de nouvelles noces pourpres. Ou une simple scène d’exposition, mêlant nouveaux personnages charismatiques et décors éblouissants. House of the Dragon, premier spin-off de la série Game of Thrones et inspiré du livre Feu et sang (Fire & Blood en VO) de George R.R. Martin, aurait pu commencer son tout premier épisode de tant de manières possibles.
Mais il n’en sera rien : cette nouvelle mouture commence dans la souffrance. Celle d’une femme, Aemma Arryn, alors en plein accouchement, et sacrifiée par son mari dans l’espoir de sauver un héritier mâle. Le ton est donné : dans cette société, le patriarcat est roi – littéralement. Et le corps des femmes n’est qu’un objet politique et/ou de pouvoir.
Une approche qui se confirme dans les trajectoires respectives de Rhaenyra Targaryen et Alicent Hightower, pierres angulaires de cette nouvelle saga, meilleures amies puis belle-mère et belle-fille avant de devenir ennemies de guerre. Rhaenyra est l’héritière légitime, mais elle doit constamment prouver qu’elle peut gouverner, même une fois adulte et face à son propre époux/oncle Daemon.

Alicent, elle, est d’abord vue comme une monnaie d’échange par son propre père, Otto Hightower, qui la pousse à tenir compagnie au roi veuf dans l’espoir qu’il l’épouse. C’est peut-être ce qui les différencie le plus des personnages clés de Game of Thrones, comme Daenerys Targaryen, Cersei Lannister ou Sansa Stark, qui cherchaient essentiellement à conquérir le pouvoir et Westeros. Rhaenyra et Alicent cherchent surtout à exister, respirer, être libres et affirmées dans un monde d’hommes qui gaslightent volontiers leur moindre initiative.
Non, Game of Thrones n’était pas féministe
C’est toutefois là que réside la principale différence entre les deux séries HBO. Pour construire ses personnages féminins et les faire gagner en « maturité », Game of Thrones mettait volontiers en scène la violence et les traumas qu’elles subissaient. Sansa comme Daenerys n’accèdent au pouvoir qu’après un long parcours marqué par la brutalité, les tourments, les viols. Et le souci est autant dans le fond que dans la forme : le programme ne semblait pas vraiment dénoncer ces actes, mais au contraire capitaliser sur ces scènes, quitte à en faire un spectacle régulier, gore et malsain.

Interviewée par Terrafemina à l’orée de la sortie de la huitième et très décriée dernière saison, la spécialiste de la représentation du genre dans les séries, Iris Brey, avait alors déclaré : « Je ne trouve pas que la sexualité de ces héroïnes soit féministe, car elles se font toutes les trois violer (Sansa, Cersei, Daenerys) et ce ne sont pas des viols qui sont développés sur la trajectoire d’un personnage. Ce sont des viols gratuits qui sont là pour choquer ou émoustiller le spectateur ou la spectatrice. Donc pour moi, ce n’est pas parce qu’il y a des personnages féminins qui sont des guerrières et des reines que c’est une série féministe. »
The show must go on
House of the Dragon semble plus contemporaine et propose autre chose. Les violences sexuelles sont moins nombreuses, moins explicites et moins soumises à un certain « male gaze » versant dans le divertissement ou l’érotisme. La série privilégie plutôt les conséquences des violences sexuelles, les systèmes d’oppression.
Interrogée par Vanity Fair, la productrice et scénariste du show Sara Hess avait alors expliqué que le spin-off préférait se concentrer sur les formes de coercition considérées comme « attendues » dans cet univers : les mariages arrangés, les pressions familiales, les manipulations de jeunes filles par des hommes bien plus âgés… plutôt que sur la représentation graphique du viol.

Est-ce que cela signifie que la détresse féminine disparaît des écrans ? Eh bien, pas vraiment : sa forme est différente. Les femmes perdent régulièrement des êtres chers, notamment des enfants, dans le chagrin et le plus souvent en silence forcé. Elles sont écartées des décisions, sous-estimées, et leurs utérus restent des armes dynastiques. Elles finissent par n’exister que par ce qu’elles ont perdu, tout en étant présentées comme faibles et fragiles.
La saison 2 tombait hélas dans cette caricature : face aux hommes Targaryen assoiffés de sang et de trône, ravis de s’écharper, Rhaenyra et Alicent apparaissent comme les ultimes voix de la raison, tout en prudence. Jusqu’au bout, elles auront tenté de mettre un terme au conflit né d’un stupide (euphémisme) quiproquo. Ce qui est un peu réducteur et stéréotypé : les femmes, sages et pacifiques, tentant en vain de calmer l’ego meurtri d’hommes colériques.
Comment rompre la malédiction ?
Au fond, il n’est pas possible de foncièrement trancher, tant la série ne se positionne pas comme un « manifeste » féministe irréprochable, ni comme une œuvre qui prend un malin plaisir à torturer ses héroïnes. C’est un entre-deux dangereux : House of the Dragon cherche à narrer un système patriarcal qui détruit celles qu’il est censé ou prétend protéger, tout en restant inexorablement attirée par la puissance dramatique de cette même destruction. La vraie question serait plutôt de savoir s’il est possible, pour une fiction de cet acabit, de dénoncer sans continuer, bien malgré elle, à transformer la peine en spectacle.

Une piste ? L’évolution de l’écriture, voire la fin de l’intrigue. Sans spoiler, même si les spectateurs/lecteurs de GoT le savent déjà en théorie : la fin ne sera heureuse pour aucun camp. Et si les showrunners tentaient un petit pas de côté, une orientation plus artistique, quitte à trahir quelque peu l’œuvre de base ?
Ce serait audacieux, peut-être insultant pour certains fans de la première heure, mais ô combien salvateur. Car, après Rue dans Euphoria, Eleven dans Stranger Things, Sabrina dans Les nouvelles aventures de Sabrina ou Daenerys dans Game of Thrones, il serait peut-être temps d’en finir avec le trope de la femme qui se sacrifie, après des années et une palanquée d’épisodes passés dans la souffrance.