La rentrée sera sanglante sur Netflix, qui lance la saison 4 de son anthologie à succès, ce 17 septembre. Surprise : dans ce nouveau chapitre, le tueur est une femme. Une configuration rare, qui mérite qu’on s’y attarde.
Introduction
Basée sur des affaires de true crime ayant défrayé la chronique américaine, la série d’anthologie Monstre, lancée en 2022, connaît un succès qui ne se dément pas. La fascination pour les tueurs, en particulier les tueurs en série, ne date pas d’hier. Dexter, You, Hannibal, Mindhunter, Le serpent, Bates Motel… La liste des séries basées sur cette figure récurrente de la fiction est longue. Leur point commun ?
Elles sont toutes centrées sur des personnages masculins. Monstre a suivi cette même tendance. Mais après trois saisons, respectivement centrées sur Jeffrey Dahmer, les frères Menendez et Ed Gein, la saison 4 prend le parti de s’intéresser à Lizzie Borden, une jeune femme accusée d’avoir assassiné son père et sa belle-mère, dans le Massachusetts du XIXe siècle.
Le tueur était… une femme !
« Une femme n’a pas pu faire ça. C’est le travail d’un homme », peut-on entendre dans le trailer de cette quatrième saison de Monstre, composée de huit épisodes. Le crime dont est accusé Lizzie Borden est doublement étonnant, en raison du genre féminin de l’accusée mais aussi de l’arme utilisée, une hache. Dans la vraie vie, les femmes représentent 15% des auteurs d’homicide et 5 à 10% des tueurs en série. Au moment de son procès, Lizzie Borden a ainsi bénéficié d’une vision paternaliste des femmes, jugées trop douces et fragiles pour s’en prendre à des gens à coups de hache.

Les stéréotypes de genre, ces opinions communément admises sur les comportements attendus des hommes (autorité, droit à la colère, répression des émotions) et des femmes (maternelle, émotive, non-violente…), ont la peau dure. Dans la pop culture, les séries centrées sur des tueuses restent marginales et revêtent une portée subversive parce qu’elles bousculent nos préjugés genrés. La résurgence de cette figure post Me Too, avec des séries comme Killing Eve, Furious ou Sharp Objects, n’a donc rien d’anodin. La figure de la tueuse possède une charge féministe : elle permet d’explorer les corrélations entre violence et genre.
Female rage en série
Contrairement à leur homologue masculin, dont les mobiles ont souvent à voir avec de la prédation sexuelle, une pulsion de domination et une volonté de sadisme, les tueuses recherchent la vengeance ou le confort matériel, dans un monde où les richesses sont accaparées par les hommes. Comme si elles devaient davantage justifier la part de violence qui sommeille en elles (personne ne sait pourquoi Hannibal tue et mange des êtres humains), les tueuses de fiction ont presque toujours des mobiles forts.

Dans la saison 1 de Dexter : Résurrection, le personnage de Lady Vengeance, incarné par Krysten Ritter, commence à tuer pour venger le viol de sa soeur. Elle se spécialise ensuite dans les meurtres de prédateurs sexuels. Dans Furious, série récente dont l’intrigue résonne avec l’affaire Epstein, la tueuse Catherine Grace (Lola Petticrew) cible des hommes riches liés à un réseau de prostitution de mineurs. Elle cherche à venger la mort de sa meilleure amie et sa propre exploitation alors qu’elle était mineure.
Dans L’affaire Laura Stern, une infirmière, jouée par Valérie Bonneton, gère un refuge pour les femmes victimes de violences conjugales. Elle passe à l’acte après avoir assisté, impuissante, à un féminicide et commence à tuer les hommes violents qui constituent un danger de mort pour leurs conjointes. La tueuse post Me Too est une justicière, qui emploie les grands moyens pour mettre fin aux violences patriarcales dont elle ou ses proches sont victimes.
Parmis les hypothèses du mobile du meurtre de Lizzie Borden, les enquêteurs ont soupçonné qu’elle aurait subi des années d’inceste. Dans un registre plus léger, la comédie noire Why Women Kill de Marc Cherry (le créateur de Desperate Housewives) suit trois femmes vivant à des époques différentes dans la même maison et chacune victime d’une forme de trahison de la part de leurs époux médiocres.
Alors, pourquoi les femmes tuent ? Parce qu’elles vivent dans une société qui les tue à petit feu et leur demande en plus de réfréner leur colère bien légitime face aux violences sexistes et sexuelles qu’elles subissent tout au long de leur vie. Ces personnages de tueuses nous permettent d’extérioriser de façon cathartique notre « female rage », notre rage féminine si souvent inaudible dans la vraie vie et qui fait ici l’objet d’une mise en scène spectaculaire.
L’arme du crime
L’arme du crime de la tueuse diffère également de celle des tueurs. C’est une des raisons pour lesquelles l’affaire Lizzie Borden a défrayé la chronique de l’époque. Personne ne pensait qu’une jeune femme puisse tuer un homme avec une hache ! La plupart du temps, leur mode opératoire se fait plus discret. Elles empoisonnent, comme Hannah McKay (Yvonne Strahovski) dans Dexter, qui utilise de l’aconite, ou droguent leur victime comme la frêle Catherine Grace dans Furious qui provoque des overdoses.

Elles ont très souvent un job d’infirmière : Laura Stern, Catherine Grace ou Mildred Ratched (incarnée par Sarah Paulson dans la série Ratched) utilisent leur connaissance des médicaments et drogues en tous genres pour tuer. Ces figures sont le pendant dark de l’archétype de la gentille infirmière qui soulage. Mildred est persuadée de rendre service à ses patients en les euthanasiant sans leur consentement. Elles représentent la face sombre du care, terme qui désigne le travail du soin porté à l’autre, systématiquement dévolu aux femmes dans une société patriarcale.

Diffusée en 2018 sur HBO, la série Sharp Objects a marqué les esprits en racontant une transmission de la violence spécifiquement féminine. Enquêtant dans sa ville natale après le meurtre de plusieurs adolescentes, Camille (Amy Adams) découvre que sa demi-soeur, Amma (Eliza Scanlen), est victime de maltraitances par Adora (Patricia Clarkson), leur mère atteinte du syndrome de Münchhausen par procuration. Pire, Adora a tué leur plus jeune sœur, Marian, en l’empoisonnant à petite dose pendant des années. Le twist final laisse le public bouche bée : c’est l’innocence incarnée Amma, 13 ans, qui tuent les adolescentes par jalousie et besoin maladif d’attention.
Des tueuses sexy et queer
Autre injonction : l’amour, terrain par excellence des femmes, qui doivent tout sacrifier en son nom. Dans la saison 2 de You, Love Quinn (Victoria Pedretti) prend la consigne au pied de la lettre. Comme son compagnon Joe Goldberg, elle est prête à tout par amour, qu’il s’agisse de tuer la baby-sitter abusive de son jeune frère, ou plus tard, une rivale par pure jalousie. Ce couple de tueurs éphémères évoque celui de Dexter (Michael C. Hall) avec Lila (Jaime Murray), la première tueuse qui croise son chemin dans la saison 2, et que notre tueur en série « avec un code » se verra obligé d’assassiner – mais après avoir couché avec, bien sûr.

Souvent écrites par des scénaristes masculins et hétérosexuels, les tueuses de fiction deviennent des objets de fantasme et subissent la loi du male gaze. C’est particulièrement le cas dans Dexter : Lila, Hannah et Lady Vengeance ont toutes succombé au charme de Dexter. Il y a aussi de l’ambiguïté dans l’air entre la tueuse Alice Morgan (Ruth Wilson) et le détective John Luther (Idris Elba) dans la série du même nom.
Les tueuses de fiction sont en grande majorité jeunes et attirantes, comme Love dans You, ou Villanelle (Jodie Comer) dans Killing Eve. Mais elles ne sont pas toutes hétérosexuelles. Après tout, si elles envoient valser l’une des règles les plus élémentaires du vivre ensemble, ne pas tuer son prochain, pourquoi s’astreindre à l’hétéronormativité ? Bisexuelle, Villanelle va s’éprendre de Eve (Sandra Oh), l’agente du MI5 chargée de la mettre hors d’état de nuire. La série prend alors un tournant à la Roméo et Juliette version lesbienne.
La saison 4 de Monstre promet également une romance lesbienne : parmi les multiples hypothèses concernant le mobile du meurtre dont est accusé Lizzie Borden, sa mère et son beau-père auraient découvert sa romance avec la bonne de la maison, Bridget. Dans Ratched, la tueuse est dépeinte comme une lesbienne au placard.
Les tueuses queer, à la fois subversives et fascinantes, sont toutefois un archétype à manier avec subtilité. Elles peuplent la fiction de façon extrêmement disproportionnée par rapport à la réalité et témoignent de l’homophobie de notre société.
Une réappropriation du pouvoir
Dans Dexter : Résurrection, Lady Vengeance est présentée par la presse comme une vigilante aux vibes féministes, mais elle ne se livre pas à une enquête très approfondie pour s’assurer de la culpabilité de sa cible. Elle finit par avouer à Dexter qu’elle aime tout simplement le sentiment que lui procure le meurtre. Elle se fout bien que la personne soit innocente ou coupable. Catherine Grace dans Furious ressent peu ou prou la même chose, tout en ayant une forte conscience de la subversion qu’elle opère.

Elle confie à Alice (Emmy Rossum), l’agente du FBI qui la traque : « C’est du pouvoir, de regarder quelqu’un mourir. […] Quand je tue quelqu’un, c’est comme si je le mangeais. Comme si je l’avalais, comme si tout ce qu’il m’avait fait disparaissait en moi. Et j’ai tout le putain de pouvoir du monde ! Et ils ne veulent pas qu’on ait ça. » Les personnages de tueuses qui admettent jouir du pouvoir que cela leur procure sans s’excuser sont rarissimes. Rhiannon Lewis dans la délicieuse Sweetpea représente l’un des derniers exemples en date.
Dans cette comédie noire signée Kirstie Swain, Ella Purnell (Fallout) incarne une femme transparente et bolossée par la vie, qui reprend confiance en elle après un meurtre accidentel. Car finalement, ce qui dérange ou fascine dans ces personnages de tueuses, c’est bien qu’elles sont des femmes qui s’extraient de leur rôle de proie pour devenir des chasseuses déchaînées.