Si les tribulations amoureuses ont toujours été un moteur, un outil a changé la donne pour les scénaristes : les edits TikTok.
Introduction
Il y a encore quelques années, la recette d’un bon teen drama était, par essence, rocambolesque : un stalker connaissant tous les secrets de la ville, des sœurs ou frères cachés faisant leur réapparition, un tueur en série, des personnages qui reviennent d’entre les morts avec des explications plus que douteuses… De Gossip Girl à Pretty Little Liars, en passant par Riverdale, voire Élite ou 13 Reasons Why sur ses (désastreuses) ultimes saisons, les années 2010 faisaient du « choc » et du cliffhanger ubuesque les principaux moteurs de leur narration.
Certes, l’amour était présent, mais souvent comme paresseux prétexte à des confrontations débouchant sur de nouveaux scandales. En 2026, force est de constater que la tendance s’inverse. Les plateformes préfèrent miser sur des scénarios plus ancrés dans l’émotion. La grande question qui anime les spectateurs n’est plus « Qui est le coupable ? », mais « Qui finira avec qui ? ». Le calendrier en est la preuve s’il en fallait une : en ce mois d’août reviennent justement deux des plus gros succès romantiques de Netflix, à savoir Ma vie avec les Walter Boys et Outer Banks. Des programmes qui placent les intrigues sentimentales au centre de leur récit.
Triangles amoureux > tueurs en série
Pas besoin d’une concentration à toute épreuve pour comprendre les enjeux de Ma vie avec les Walter Boys, tant ils se résument à une interrogation : Jackie choisira-t-elle Alex ou Cole ? Évidemment, cela serait réducteur, tant la fiction aborde d’autres thématiques, à commencer par la famille ou la reconstruction.
Mais ce qui motive le plus les sérivores, d’abord devant leur écran, puis sur les réseaux, c’est bien d’analyser la dynamique entre les trois protagonistes pour deviner quel prétendant connaîtra son happy ending. Au gré des épisodes et des saisons, Outer Banks suit la même logique. La série, qui narrait une chasse au trésor, promesse de péripéties et d’action, se focalise de plus en plus sur ses idylles et de moins en moins sur les énigmes.

Ce qui n’est pas pour déplaire à une grande frange du public. On pourrait alors croire que la saison estivale, qui a toujours été propice aux amours adolescentes et aux flirts innocents, y joue beaucoup (et il est vrai que L’été où je suis devenue jolie est un autre excellent exemple). Mais cela serait sans compter sur tous les autres teen dramas suivant la même dynamique amoureuse : Heartstopper, XO, Kitty, Heated Rivalry ou, plus récemment, le gros succès signé Prime, Off Campus. Même si les décors et les messages peuvent varier (l’amour queer, le sport, le harcèlement au lycée), il reste que les différents liens émotionnels que tissent les héros sont la colonne vertébrale du scénario.
De la souffrance, mais point trop n’en faut
Si le principal objectif n’est plus de choquer le spectateur avec des coups de théâtre toujours plus farfelus (et à ce jeu-là, difficile de trancher entre Riverdale et Pretty Little Liars), il faut néanmoins apprendre à faire durer l’attente. On parlera alors de tension romantique. C’est un vieux poncif dans le paysage sériel : le couple doit se rapprocher, s’éloigner, se retrouver, sans jamais offrir de conclusion trop radicale ou rapide. Il faut donner à manger aux spectateurs tout en les frustrant assez pour alimenter de nouvelles hypothèses.

Ginny and Georgia, teen drama contenant pourtant son lot de secrets criminels et d’enquêtes policières, est l’exemple parfait. Certes, une partie du public restera pour savoir si oui ou non Georgia ira en prison, qui elle a vraiment tué ou non, et ce que sera son futur judiciaire. Mais, si l’on regarde les discussions en ligne et, surtout, les vidéos et montages des fans, le vrai débat concerne plus le couple Ginny-Marcus.
Faut-il « shipper » l’adolescente avec son voisin torturé ? Lui souhaiter un « good guy » comme Hunter ? Espérer le retour du maladroit « Wolf » ? À noter que le #marcusbaker sur TikTok cumule quelque 3,2 milliards de vues à l’heure de l’écriture de ces lignes. Un chiffre qui donne le vertige pour un personnage secondaire et un love interest.
L’influence des réseaux et des edits
Cette évolution est notamment liée aux usages. Certes, les séries des années 2010 étaient déjà commentées, au point d’alimenter des discussions réelles, mais aussi des débats sur des forums, Facebook et/ou Twitter (pas encore X à l’époque). Mais aujourd’hui, entre Instagram et TikTok, le fandom va plus loin. Notamment avec les fameux edits, ces montages ultracut et accompagnés d’une musique romantique, mais surtout trendy, pour mieux fantasmer les différents couples déjà formés ou juste shippés.

Certains edits ont souvent bien davantage de vues que les teasers et trailers officiels. Chaque échange de regard, chaque contact physique, chaque dialogue innocent ou lourd en sous-entendu peut donner lieu dans la foulée à un edit qui prolongera de facto la durée de vie du contenu. Et si un programme l’avait parfaitement assimilé, c’était bien L’été où je suis devenue jolie, cité plus tôt.
Presque de manière méta, la romance de Jenny Han (au scénario) et Gabrielle Stanton (à la réalisation) incorporait au sein même de ses épisodes des montages reprenant tous les codes de TikTok, avec une succession de flashbacks au ralenti presque kitsch, le tout porté par une musique virale de Taylor Swift ou Ariana Grande. Du pain béni, mais aussi du travail mâché pour les fans, qui n’ont plus qu’à reprendre le « clip » de manière isolée sur leurs propres réseaux afin d’engager des discussions dans les commentaires.
Le suspense policier, lui, est nettement plus difficile à faire perdurer. Certes, les énigmes à base de « Qui est le tueur ? » peuvent alimenter les conversations durant plusieurs épisodes. Mais qu’en est-il une fois la résolution venue, l’affaire bouclée et le coupable désigné ? Les hypothèses peuvent éventuellement continuer pour proposer des fins alternatives en cas de déception (certains sont ainsi toujours convaincus que Dan n’est pas le vrai Gossip Girl), mais, face à des preuves concrètes apportées par le programme lui-même, l’intérêt finit forcément par retomber comme un soufflé.
À contrario, une romance, même une fois officiellement achevée par les showrunners, peut alimenter de houleux débats pendant des mois, voire des années. C’est ainsi que sur TikTok, les pro-Peyton et pro-Brooke se disputent encore pour savoir qui aurait dû terminer avec Lucas dans Les frères Scott. Et cela même plus d’une décennie après la fin du show !
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