Apple TV déplace la conquête spatiale du côté de l’URSS pour mieux en révéler les zones d’ombre. Chapitre dérivé de For All Mankind, Star City s’appuie sur une belle mise en scène, une narration ambitieuse et des interprétations solides.
Introduction
Et si le nom d’Alexeï Leonov avait remplacé celui de Neil Armstrong dans les livres d’histoire ? For All Mankind a fait de cette hypothèse le point de départ d’une uchronie politique et spatiale, où l’URSS remportait la course à la Lune. Avec Star City, attendue le 29 mai sur Apple TV, cet univers quitte le regard américain pour passer de l’autre côté du rideau de fer.
La nouvelle série ne propose donc pas une suite directe, mais plutôt un contrechamp. Là où l’œuvre originale observait les conséquences de cette victoire depuis le pays de l’oncle Sam, ce spin-off déplace le centre de gravité vers Moscou et ses laboratoires. Une bascule simple et efficace, qui raconte moins l’exploit spatial que le prix humain, idéologique et moral de cette conquête.
L’autre face de la Lune
Star City s’ouvre sur cette image impossible : le premier pas sur la Lune n’est pas américain. Il s’agit de celui d’Alexeï Leonov, cosmonaute bien réel et premier homme à avoir réalisé une sortie extravéhiculaire. À partir de cette bifurcation historique, la série ne cherche pas à refaire la grande fresque héroïque du progrès : elle préfère suivre ce qu’une victoire pareille produit quand la science devient une affaire d’État, de propagande et de peur.

Son récit gagne en intérêt lorsqu’il glisse vers une autre bataille symbolique : celle de la première femme sur la Lune. Le Parti choisit alors Anastasia Belikova pour porter cette mission. Sous le vernis de cette icône devenue le visage d’un régime, Star City montre une existence cadenassée, faite de contrôle, de solitude et de rôles assignés.
Dans cette histoire, l’espace ne suffit pas à produire la tension. Le danger se trouve d’abord dans les couloirs, les regards, les rapports rédigés à la hâte, les conversations écoutées derrière les murs. En suivant Irina Morozova, employée d’un service de surveillance, la série déroule une mécanique plus sourde et administrative de la violence. La paranoïa se propage partout, jusqu’à rendre suspect le moindre doute ou la moindre loyauté imparfaite.
Une bobine complexe, mais tenue
Le récit demande une attention réelle, mais cette exigence n’est pas un défaut en soi. Elle correspond même assez bien à l’ambiance de la série, qui avance comme une enquête dans un bâtiment sans fenêtre : certaines révélations se font attendre, certains fils paraissent secondaires avant de trouver leur place et quelques rebondissements surgissent avec une vraie efficacité. La patience est récompensée, à condition d’accepter ce rythme froid, cérébral, plus proche du thriller d’espionnage que de l’aventure spatiale spectaculaire.

La dimension scientifique et technique, elle, fonctionne surtout lorsqu’elle rejoint l’humain. Les scènes dans l’espace comptent parmi les moments plus forts, parce qu’ils font sentir la fragilité absolue des corps face au vide. Là, la mise en scène retrouve une tension presque physique : un geste mal calculé, une commande défaillante, une respiration trop courte peuvent suffire à faire basculer la mission.
Une mise en scène de la froideur
Visuellement, la série joue nettement la carte de la rigueur. Les fausses images d’archives, les cadres géométriques, les bâtiments massifs et les intérieurs sévères composent un monde où tout est surveillé. La représentation de l’URSS brejnévienne repose sur cette froideur absolue : neige, béton, couloirs austères, lumière blafarde, costumes fermés… Le rouge du drapeau, du marteau et de la faucille ne réchauffe jamais vraiment l’image, et agit plutôt comme un rappel permanent à l’autorité.

Ce choix esthétique, plutôt attendu, reste mené avec cohérence et une certaine vérité historique, dans un pays qui cherche à contrôler les corps comme les âmes. À l’inverse, les passages par le Paris des années 1960 proposent une respiration plus glamour, très idéalisée, mais intéressante par contraste.
Des femmes prises dans la machine
La distribution porte aussi largement cette densité narrative et esthétique. De Coup de foudre à Notting Hill à House of the Dragon, en passant par Good Morning England, Rhys Ifans a rarement déçu et Star City ne fait pas exception. En chef designer du programme spatial soviétique, il incarne un homme moins guidé par la fidélité au Parti que par l’obsession scientifique. L’acteur lui donne une dureté rêveuse, faite d’intelligence, d’orgueil et d’épuisement.

Anna Maxwell Martin compose, elle, une Lyudmilla Raskova droite, coupante et minérale. Chargée des opérations de surveillance, elle incarne la froide efficacité du système. La série lui donne aussi une fonction plus trouble auprès d’Irina Morozova, interprétée par Agnes O’Casey, aperçue dans Tu ne mentiras point. D’abord effacée et fragile, cette dernière cherche sa voie entre ce que le régime attend d’elle et les valeurs morales auxquelles elle tente encore de se raccrocher.

Alice Englert trouve également un rôle solide avec Anastasia Belikova. Après Sublimes créatures et Les liaisons dangereuses, l’actrice hérite ici d’un personnage dense, une femme regardée comme une remplaçante, exploitée comme symbole avant d’être reconnue comme personne. Face à Solly McLeod, très juste en Sasha Polivanov, elle compose une figure à la fois déterminée et contenue.
Un spin-off qui trouve sa propre orbite
Au terme des cinq premiers épisodes visionnés sur les huit que comptera cette première saison, Star City apparaît comme une réussite. Le spin-off évite le piège de l’extension opportuniste et offre une réflexion intéressante sur la fabrication des héros, la confiscation des corps et la manière dont un pays autoritaire peut transformer une victoire scientifique en outil de contrôle.

Tout n’est pas toujours parfaitement limpide et quelques passages techniques pourront perdre une partie du public. Mais, grâce à ses interprétations solides et à sa mise en scène soignée, la nouvelle production d’Apple TV prouve qu’il restait encore, dans cette conquête spatiale revisitée, une face à éclairer.