Cette nouvelle variation de l’homme-araignée préfère le polar crépusculaire à la démonstration super-héroïque. Dans le New York des années 1930, la série trouve son équilibre entre hommage au film noir, enquête criminelle et relecture originale du mythe.
Introduction
« Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. » Encore, et toujours. Lorsque Ben Parker prononça cette phrase à son neveu adolescent, il ne pouvait sans doute pas imaginer que cette morale familiale deviendrait l’un des dictons les plus célèbres de la pop culture.
Près d’un quart de siècle après son énonciation au cinéma dans le Spider-Man de Sam Raimi, l’axiome revient sur Prime Video ce 27 mai dans un tout autre costume. Exit Peter Parker : Spider-Noir met en scène Ben Reilly, un détective privé vieillissant incarné par Nicolas Cage.
Ce héros apparaît d’abord dans les comics en 2008, au sein de l’univers Marvel Noir, avant d’apparaitre dans les déclinaisons du héros d’Into the Spider-Verse. La série reprend cette promesse esquissée : faire de l’homme-araignée non plus un ado brillant et lumineux, mais une silhouette cabossée, engluée dans la fumée des bars, la corruption municipale et les rues sales du New York des années 1930. Une relecture risquée, qui relève pourtant le défi haut la main.
Un Spider-Man qui a perdu ses illusions
Ben Reilly n’a plus grand-chose du jeune héros bondissant, capable de traverser la ville avec l’assurance d’un gamin surdoué. Anciennement connu sous le nom de l’Araignée, il survit comme détective privé, fatigué, fauché, lesté par la mort de sa fiancée.

Le récit se dessine autour de Silvermane, un riche malfrat ciblé par un complot où se croisent mafia, mairie, cabaret, anciens soldats et hommes dotés de pouvoirs étranges. L’électrique, le sable, la monstruosité reptilienne : les clins d’œil à l’imaginaire de l’homme-araignée sont là. La série les réintègre dans une mythologie de l’après-guerre, où les corps semblent avoir rapporté du front autre chose que des blessures visibles…

Les pistes bifurquent, les alliances se déplacent, les personnages prennent parfois des décisions inattendues. Plus qu’une série de super-héros, Spider-Noir s’affirme comme un excellent thriller criminel d’époque, traversé par quelques éclats surnaturels.
Un noir et blanc qui ne sent pas la naphtaline
La série est également proposée en version couleur.
Le pari esthétique pouvait virer au pastiche : Spider-Noir choisit au contraire d’assumer le jeu, porté par une version en noir et blanc à la fois somptueuse et parfaitement cohérente avec son univers. New York apparaît comme un décor de polar rêvé, saturé de Ford Model A, de chapeaux melon, de longs manteaux et de volutes de cigarettes. Les voix sont étouffées et les décors conservent cette part d’artifice théâtral qui rappelle les fausses rues de studio du cinéma d’époque.

La mise en scène multiplie les ombres, les contre-jours, les cadres obliques, les ralentis secs et les écrans de fumée avec un plaisir manifeste pour la grammaire du film noir. L’usage ponctuel d’un effet Vertigo dit assez bien la manière dont la série convoque Alfred Hitchcock. Quant à la modernité, elle vient surtout de l’intégration des effets visuels. Ils rappellent que Spider-Noir est bien une série des années 2020, mais leur réalisme se fond dans une action resserrée, crédible, loin du gigantisme plastique des derniers Marvel.
Nicolas Cage, magnifique araignée fatiguée
Nicolas Cage trouve dans Ben Reilly un rôle sur mesure : un mélange d’ironie sèche, de mélancolie et de bizarrerie maîtrisée. Son Spider-Man est malin, souvent drôle, foncièrement bon, mais moralement compromis par ce qu’il a vu, fait ou laissé faire. Dans les premiers épisodes, il porte d’ailleurs assez peu son costume – sorte de cowboy urbain à lunettes blanches –, mis au placard depuis cinq années.

Cette retenue donne au personnage une vraie singularité. Cage ne cherche pas à singer Peter Parker : il compose une araignée rouillée, plus vulnérable que spectaculaire, capable de perdre un combat, de mal encaisser un coup, de vaciller sous le poids d’une décision. Lorsqu’il reprend peu à peu sa place dans la nuit, la série ne célèbre pas un retour triomphal mais observe plutôt un homme qui replonge faute de pouvoir faire autrement.

Face à lui, Brendan Gleeson est un Silvermane formidable. On se demande presque pourquoi l’acteur irlandais n’avait pas encore occupé un tel rôle dans l’univers Marvel. Voix rauque, regard froid, canne à la main, il donne au personnage une autorité de vieux fauve. Après Troie, Bons baisers de Bruges, Harry Potter ou Les Banshees d’Inisherin, il coche enfin la case de l’antagoniste de comics, et ce avec une évidence assez réjouissante.
Des seconds rôles qui épaississent la toile
Li Jun Li incarne Cat Hardy avec une grâce parfaitement accordée. Le rôle semblait attendu, caricatural, celui de la chanteuse de cabaret glamour et dangereusement proche des hommes de pouvoir. Mais l’actrice lui donne assez d’intelligence et d’audace pour dépasser la simple figure décorative, du moins dans les premiers épisodes.

Lamorne Morris, loin de l’énergie comique de Winston dans New Girl, trouve lui aussi un bel espace dans le rôle de Robbie, apportant à la série – et à Reilly – un point d’ancrage plus humain. Parmi les figures secondaires, notons enfin la performance d’Andrew Lewis Caldwell, au personnage acide, instable, sanguinaire, qui assume davantage le plaisir du méchant.
Le héros masqué retrouve sa part d’ombre
Spider-Noir réussit là où beaucoup de déclinaisons super-héroïques échouent : transformer une variation en véritable proposition. La série ne se contente pas de changer d’époque : elle ramène l’icône vers une forme plus romanesque, héritée du feuilleton criminel, des enquêtes à tiroirs et des personnages troubles. Et prouve qu’un personnage aussi connu peut encore surprendre lorsqu’il rencontre un genre fort, une DA assumée et un acteur capable d’en porter dignement les fêlures.