Critique

Paolo : Jérôme Niel, bombe à retardement d’un thriller vénéneux

25 septembre 2026

Par Louise Lepense

Illustration
Jérôme Niel dans la série “Paolo”, le 25 septembre sur HBO Max. ©HBO Max

Sébastien Marnier signe un thriller trouble, moins intéressé par les grands éclats que par la lente dégradation des rapports humains. La série avance sur une ligne instable et trouve en Niel son meilleur point de rupture.

Introduction

Il y a quelque chose d’assez contre-nature à voir Jérôme Niel ne pas faire rire. Pire : à le regarder suffisamment longtemps dans Paolo, on finit par craindre qu’il fasse beaucoup moins drôle. Celui que l’on connaît pour ses recettes absurdes et ses personnages en roue libre apparaît ici raide, opaque, silencieux. Disponible le 25 septembre sur HBO Max, la série a trouvé son arme principale : transformer un ancien clown du Web en type qu’on éviterait volontiers de croiser dans un parking vide.

La bande-annonce de la série Paolo.

Créée et réalisée par Sébastien Marnier (Irréprochable, L’heure de la sortie), adaptée de son roman Mimi publié en 2011, la série suit un déménageur de la périphérie de Reims dont la vie semble tenir plus par habitude que par conviction. Jusqu’à ce qu’il retrouve Téophane, ancien camarade devenu écrivain à succès et candidat à la mairie. À partir de là, quelque chose se détraque. Pas assez pour qu’on puisse immédiatement mettre un mot dessus ; juste pour que chaque regard ressemble bientôt à une mauvaise nouvelle.

Quelque chose cloche chez Paolo

Le protagoniste est-il profondément dérangé ou assiste-t-on au moment où un homme ordinaire commence à se fissurer ? Impossible, d’abord, de trancher. Le thriller préfère laisser planer le doute comme une lame sur la table. Niel joue sur presque rien : un silence qui dure une seconde de trop, un regard qui s’attarde, une réponse légèrement à côté. Quelques détails suffisent pour installer une inquiétude qui ne disparaîtra plus.

Jérôme Niel dans Paolo.©Warner Bros Discovery/Alessandro Clemenza

Téophane, lui, semble né du bon côté de la table. Yoann Gasiorowski lui prête l’assurance tranquille de ceux qui maîtrisent si bien les usages qu’ils ont fini par oublier qu’il s’agit aussi d’un privilège : famille aisée, prix littéraire, ambition politique. Paolo voit en lui moins un rival que la démonstration vivante de tout ce qu’il n’est pas devenu. Il ne cherche pourtant pas vraiment à lui voler sa vie. Il veut qu’on lui ouvre la porte, rester dans l’entrée, avancer dans le salon ; et, idéalement, ne plus repartir.

Yoann Gasiorowski dans Paolo.©Warner Bros Discovery/Alessandro Clemenza

Marnier fait contaminer cette obsession par l’image. Dans La Tribune Dimanche, il explique avoir tourné en anamorphique pour « dérégler le réel » et créer « une atmosphère empoisonnée ». C’est chose faite : les cadres paraissent légèrement hostiles, les espaces trop étroits ou trop vides, les corps jamais tout à fait à leur place.

Un militant sans mode d’emploi

La politique fournit moins un sujet qu’un accélérateur. Paolo ne raconte pas une présidentielle bardée de communicants et de sondages, mais une campagne municipale avec ses tractages, ses salles polyvalentes, ses petites hypocrisies. Le protagoniste, militant, y débarque sans filtre : là où les autres savent que la parole politique est affaire de posture et de mise en scène, lui continue de prendre les mots au pied de la lettre. Dans un univers où chacun sait plus ou moins ce qu’il faut montrer, taire ou arrondir, Paolo introduit une forme de littéralité (rapidement) violente.

Jérôme Niel dans Paolo.©Warner Bros Discovery/Alessandro Clemenza

Le récit flirte parfois avec le cliché, notamment lorsque son anti-héros entraîne le candidat manger un kebab en pleine nuit ou rencontrer « celles et ceux qui gagnent dix euros de l’heure ». Une opposition entre l’homme du peuple et l’écrivain bourgeois un peu trop propre pour une série qui, justement, fonctionne mieux dans les zones grises. Marnier a toutefois l’intelligence de ne pas la pousser jusqu’à réduire ses deux personnages à des archétypes.

Jérôme Niel dans Paolo.©Warner Bros Discovery/Alessandro Clemenza

C’est même l’une des forces de la série : personne n’a le monopole de la lucidité. Paolo peut saisir une humiliation sociale et se comporter comme un monstre trois minutes plus tard. Téophane peut être protégé par son milieu sans être stupide ni complètement aveugle à ce qui l’entoure. Le scénario refuse la consolation d’une lecture sociale trop simple : la domination n’innocente pas celui qui la subit, pas plus que le privilège ne condamne celui qui en bénéficie.

Une relation qui pourrit à petit feu

Le véritable cœur se trouve dans ce qui lie les deux hommes. Si leur rapprochement fonctionne aussi bien, c’est parce qu’il ne repose pas sur une emprise immédiatement identifiable. Chacun obtient quelque chose de l’autre. Paolo voit en Téophane tout ce qui lui manque et obtient enfin une place auprès de celui qu’il regardait jusque-là depuis le trottoir. Téophane, lui, trouve une fidélité, embarrassante dans sa démesure, mais aussi le confort d’être admiré sans réserve.

Guslagie Malanda et Jérôme Niel dans Paolo.©Warner Bros Discovery/Alessandro Clemenza

La série observe malicieusement cette relation se transformer en rapport de force et touche juste lorsqu’elle montre comment l’affection, la fascination, le mépris social et l’opportunisme peuvent s’en mêler.

Niel sans la soupape

Jérôme Niel donne à cet équilibre tout son poids. Pas seulement parce que le contre-emploi surprend, mais parce que la série comprend ce qu’elle peut détourner de son registre comique. Chez lui, le rire a toujours reposé sur une forme d’excès : un visage capable de se dérégler brusquement, une énergie qui déborde, l’impression qu’une scène peut à tout moment partir de travers… Paolo conserve cela mais en inverse la signification.

Yoann Gasiorowski dans Paolo.©Warner Bros Discovery/Alessandro Clemenza

Une mâchoire crispée, une fixité trop longue, cette fameuse veine sur la tempe qui annonçait autrefois l’absurde… C’est peut-être le geste le plus cruel de la série : montrer que l’acteur inquiétant n’est finalement pas si éloigné du clown. Le talent est toujours là, mais sa chute a changé de nature. Il suffisait d’enlever la blague.

À partir de 30€

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