Critique

À l’est d’Éden : cette grande saga familiale portée par Florence Pugh fait-elle des étincelles ?

01 octobre 2026

Par Marion Olité

Illustration
“À l'est d'Eden”, le 1er octobre 2026 sur Netflix. ©Netflix

Le roman À l’est d’Éden de John Steinbeck connaît une nouvelle adaptation sous la forme d’une prestigieuse mini-série menée par Florence Pugh, à découvrir à compter du 1er octobre sur Netflix. Est-elle à la hauteur de ce grand classique de la littérature américaine ?

Introduction

Prix Nobel de littérature en 1962, John Steinbeck considérait À l’est d’Éden, best-seller instantané publié en 1952, comme son plus grand aboutissement d’écrivain. Avec cette grande saga familiale sur le Bien et le Mal, qui raconte sur plus de 600 pages les destins croisés des familles Trask et Hamilton, il convoqua son histoire personnelle familiale (notamment celle de son grand-père) et la grande histoire américaine de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, ses transformations industrielles, ses guerres dévastatrices et l’omniprésence de la religion catholique.

Il n’a pas fallu longtemps pour que cette histoire de frères mal aimés par des pères dépassés (du côté des Hamilton), inspirée de l’histoire de Caïn et Abel dans la Bible, ne fasse l’objet d’une adaptation hollywoodienne. En 1955, À l’est d’Éden devient un film réalisé par Elia Kazan, cinéaste à la fois célébré pour son génie et honni pour avoir dénoncé ses pairs communistes en plein Maccarthysme.

Il immortalise James Dean dans le rôle de Cal, le mouton noir des Trask (les Hamilton restent très secondaires dans le film) qui cherche désespérément l’approbation d’un père inflexible lui préférant Aaron, son frère aux principes moraux plus affirmés. Soixante-dix ans plus tard, Zoe Kazan, la petite-fille du réalisateur, s’empare à son tour de cette histoire de famille.

L’adaptation d’Elia Kazan s’intéresse à la quatrième partie du roman, qui prend place en 1917 dans la vallée californienne de Salinas et où Adam Trask vit avec ses fils sur le point de devenir des adultes, tandis que Cathy, sa femme, a abandonné le foyer et tient une maison close aux abords de la ville. De son côté, bénéficiant d’une durée de sept heures de pellicule, Zoe Kazan embrasse l’intégralité du roman et étoffe considérablement le personnage de la mère indigne.

Une série hantée par son anti-héroïne

Au cœur de ce récit de longue haleine, qui couvre 50 ans et nous plonge dans les vies de trois générations d’hommes de la famille Trask, émerge Cathy Ames. Cette mystérieuse femme, qui débarque un soir sur leur palier, agonisante après avoir été passée à tabac, va bouleverser les vies des frères Charles et Adam Trask. Florence Pugh (Midsommar, Oppenheimer, Black Widow) prête ses traits à Cathy, qui révèle peu à peu son vrai visage, celui d’une femme en quête d’autonomie à une époque qui l’interdit à son genre et capable de tout dès lors qu’elle se sent menacée.

À l’est d’Eden.©Netflix

Avec son jeu viscéral, l’actrice dévore ce rôle de méchante fascinante, mère qui n’a jamais voulu l’être, travailleuse du sexe et femmes d’affaires avisée qui a compris le pouvoir de l’argent. Elle contrevient allègrement aux clichés genrés. La série n’excuse pas ses terribles agissements, mais Zoe Kazan apporte une complexité bienvenue à un personnage négatif de prostituée lié à un regard masculin (écrit par Steinbeck puis mis en images par Elia Kazan) et qu’on peut être tenté de diaboliser. Florence Pugh crève tellement l’écran que dès que le show s’éloigne un peu trop longtemps de Cathy, elle perd en puissance dramatique.

Une série et des hommes

Pour autant, les partenaires masculins de la star ne déméritent pas : Christopher Abbott (Girls, Pauvres créatures) est excellent dans le rôle d’Adam, qui représente la bonté et la droiture, tout comme Mike Faist (Challengers, West Side Story) dans celui de Charles, son frère agité par des sentiments plus vils. Plus tard dans la série, l’intense Joseph Zada (Nous, les menteurs, et attendu dans le prochain volet de Hunger Games) sort son épingle du jeu dans le rôle de Cal, le fils mal-aimé d’Adam joué par James Dean dans le film d’Elia Kazan.

À l’est d’Eden.©Netflix

La série prend le temps de creuser le personnage du domestique érudit Lee (effacé du film de 1955), qui devient un substitut paternel pour Cal et Aaron. Hoon Lee incarne avec une grande justesse cet américain d’origine chinoise qui lutte pour trouver sa place au sein d’une communauté qui le perçoit comme un étranger. Ses échanges avec Samuel Hamilton (Ciarán Hinds), émigré irlandais, sur les préjugés racistes qu’ils subissent différemment frappent par leur modernité.

La série À l’est d’Éden explore avec subtilité comment s’imbriquent les rapports de classe, de genre et raciaux avec le patriarcat de la fin du XIXe siècle. Avant que les détracteurs ne s’en prennent à cette adaptation en l’accusant de plaquer des pensées contemporaines sur une oeuvre classique, précisons que ces scènes, tout comme la psychologie complexe du personnage de Cathy, sont présentes dans le roman.

À l’est d’Eden.©Netflix

En racontant comment sont élevées deux générations d’hommes – Adam et Charles, puis Cal et Aaron –, À l’est d’Éden met à jour la reproduction inconsciente d’un favoritisme (Adam favorise Cal comme son père l’a favorisé) qui crée un terrain fertile pour une dévastatrice compétition entre frères.

À l’est d’Eden ausculte comment le patriarcat produit des hommes toxiques. Malgré tout, un espoir subsiste, jusqu’à la fin de la série, de voir la nouvelle génération de pères essayer de faire un peu mieux côté paternité que la précédente : se montrer plus ouvert, prendre conscience de leurs propres failles morales et accepter les erreurs de leurs progénitures, sans les marquer du sceau de l’infamie.

Le Bien, le Mal et tout ce qu’il y a au milieu

Au début du show, le personnage d’Adam semble représenter le Bien, tandis que le Mal est symbolisé par son frère Charles, incapable de maîtriser ses émotions et Cathy, manipulatrice. Au fil des sept épisodes épiques à la reconstitution d’époque soignée, et réalisés par Garth Davis et Laure de Clermont-Tonnerre, les protagonistes se révèlent bien plus ambigus que prévu, à commencer par Adam.

À l’est d’Eden.©Netflix

Le message du roman comme de la série reste universel et intemporel : on ne choisit pas sa famille ou sa condition sociale, mais on conserve, malgré tous les obstacles, une certaine capacité d’action (plus ou moins réduite) sur la suite des événements de notre vie.

C’est le sens du fameux mot hébreu « timshel » (« Tu peux »), leitmotiv d’une série qui se laisse apprivoiser, tantôt âpre et violente, tantôt tendre et baignée de la luminosité californienne de la vallée de la Salinas. Marchant sur les traces de deux géants, John Steinbeck et Elia Kazan, Zoe Kazan parvient à faire revivre cette grande fresque familiale d’un autre temps, qui en dit encore beaucoup sur les défis de notre époque.

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