Décryptage

Les jeux de simulation de vie sont-ils les nouvelles safe places queers ?

14 juin 2026

Par Melissa Chevreuil

Illustration
“Les Sims 4”. ©EA

Tomodachi Life, Les Sims, Animal Crossing… À travers ces œuvres tantôt mignonnettes, tantôt réalistes, la communauté LGBTQIA+ s’est construit son propre monde avant même que le monde réel soit prêt.

Introduction

Les deux Nana du manga éponyme. Villanelle et Eve de Killing Eve. Et même AD Laurent et Sam Zirah. Leur point commun ? Tous et toutes filent le parfait amour grâce aux joueurs du simulateur de vie ultra viral Tomodachi Life : une vie de rêve !, disponible sur Switch. Pour rappel, le jeu, à l’instar de la franchise iconique Les Sims, permet de s’occuper d’avatars (les « Mii ») et de veiller sur eux au quotidien. Et force est de constater que la map de l’île est considérée comme une safe place, permettant aux personnes LGBTQIA+ d’aller au-delà du simple fan service et de créer une vraie communauté bienveillante, où les questions de genre et d’orientation ne se posent finalement que si peu. Mais est-ce un phénomène vraiment nouveau ?

@artiste_qui_parle Enfin la team #adlaurent #samzirah #fyp #tomodachilife ♬ Love – Keyshia Cole

Les Sims comme pierre angulaire

Les Sims a marché pour que les autres jeux puissent courir. Dès 1999, lors de la présentation du tout premier épisode à l’E3 – grand-messe vidéoludique mettant en avant toutes les nouveautés du domaine –, deux personnages féminins s’embrassaient dans une démo. La légende dit qu’il s’agissait d’une erreur de code qui devait être effacée. L’équipe en discute et n’en fait rien, alors qu’à cette époque pas si éloignée, le mariage entre deux personnes du même genre était illégal dans presque l’entièreté du monde occidental.

Les Sims, safe place historique des joueurs et des joueuses.©EA

C’est ainsi que des milliers de joueurs et joueuses ont créé des personnages et, sans même y réfléchir, les ont fait tomber amoureux d’autres du même genre, rendant la culture queer des plus banales, sans événement majeur.

« J’ai commencé à jouer aux Sims étant très jeune, nous raconte Camille. Je faisais beaucoup de couples lesbiens, ça ne m’a jamais interrogée. Pour moi, c’était comme ça que devait être la vraie vie… Donc ça ne m’a jamais surpris que ce soit possible ! »

Et la saga ne cessera jamais de creuser cette piste : Les Sims 2 et 3 introduisent tour à tour les unions civiles, puis le mariage. Les Sims 4 permet carrément des pronoms personnalisables, des options de genre indépendantes de l’apparence physique, d’éditer des cicatrices de mastectomie… À l’instar de Camille, Mushydrug, qui joue également aux Sims 4, témoigne avec une petite précision qui en dit long : « Dans Les Sims, je ne fais presque que ça – des couples lesbiens. C’est plutôt faire des couples hétéro qui m’a pris du temps. » Une inversion des « normes » les plus attendues qui conforte le statut de safe place de la licence.

Tomodachi Life, ou quand les joueurs bricolaient leur liberté

L’histoire de Tomodachi Life est toutefois différente et a comme un goût de… bricolage. Sorti en 2013, le premier volet signé Nintendo ne permettait que les relations hétérosexuelles. Les gamers LGBTQIA+ avaient déjà imaginé un petit contournement : inverser le genre assigné à leur Mii. À Mushydrug de confirmer ce petit « hack » : « Nos couples gays ou lesbiens contenaient toujours un personnage transgenre. On inversait le genre pour que ça marche. »

Les « Nana » dans Tomodachi Life.©Nintendo

Autrement dit, pour jouer un personnage gay ou lesbien dans Tomodachi Life, il fallait d’abord jouer un personnage trans, ce qui est fort. Le jeu devenait alors comme une métaphore de ce que beaucoup subissent réellement : naviguer entre des systèmes qui ne sont pas faits pour eux, trouver les failles et s’y glisser, quitte à mentir sur son identité. Face aux pétitions et levées de boucliers, l’entreprise nippone a fait machine arrière. Tomodachi Life : une vie de rêve !, sorti en avril 2026, intègre ainsi des Mii non binaires aux préférences amoureuses totalement libres.

Second Life et la haine que le refuge a suscitée

Une victoire qui permet de rappeler que ces nouveaux espaces de liberté ne sont pas innés, mais relèvent de l’acquis, à force de persévérance, tant ils sont parfois accueillis avec une farouche résistance. Dès lors, il faut évoquer Second Life, monde virtuel lancé en 2003 et qui accueille une communauté LGBTQIA+ parmi les plus importantes d’Internet. Entre îles et clubs, c’est toute une vie sociale parallèle qui lui a été proposée, ce qui a attisé la curiosité puis la colère d’homophobes et/ou de masculinistes.

Ces groupuscules ont ainsi perturbé des événements virtuels queer prenant place dans le jeu. On retrouve de nombreux témoignages de harcèlement ciblant des personnes transgenres, avec des cas d’intimidation, de harcèlement et de moqueries. Une étude partagée par le média PinkNews relevait qu’environ 20 % des personnes queer interrogées avaient déjà subi, sous différentes formes, de l’homophobie dans Second Life… même si la majorité ne manquait pas de décrire l’environnement de jeu comme relativement accueillant.

Animal Crossing et la grammaire du queer sans le dire

D’aucuns penseront peut-être aussi à Animal Crossing, blockbuster du simulateur de vie qui a sauvé bien des joueurs de l’ennui ou de l’anxiété durant le premier confinement en 2020. Si le jeu à l’aspect croquignolet, encore une fois estampillé Nintendo, est également une safe place, cela se veut bien plus subtil que pour Les Sims. « Certains villageois sont des “mâles” qui acceptent pleinement leur féminité et vice-versa, commente Mushydrug. Un jeu standard qui n’est pas queer-friendly ne montrerait jamais des choses pareilles. »

L’éditeur n’a jamais confirmé qu’un habitant d’Animal Crossing était LGBTQIA+ et pourtant, cela n’a pas empêché certains personnages d’obtenir le rôle d’icône, comme Julian, une licorne à l’esthétique très flashy. Ou Sasha, un petit lapin particulièrement apprécié des joueurs et présenté comme masculin, mais au design très androgyne.

Julian dans Animal Crossing.©Nintendo

Explicitement ou pas, tous ces jeux ont offert quelque chose que le monde réel n’offre parfois pas assez : de la visibilité. Il y a quelque chose d’important dans le fait que ces safe places soient des simulations de la vie quotidienne, dénuées d’épopée lyrique, de zombies à occire ou d’univers fantastiques à occuper.

Toutes les licences citées se concentrent sur le trivial (préparer un repas, discuter, travailler). Et quand cette trivialité inclut les couples LGBTQIA+ sans même le notifier, le « brander » ou s’en excuser, forcément, le message n’en est que plus fort. C’est la preuve, s’il en fallait une, que peu importe votre genre ou votre orientation, votre vie mérite aussi d’être simulée, représentée et jouée.

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