Critique

Genera+ion, une ode à la jeunesse réaliste et inclusive

02 novembre 2021
Par Agathe Renac
Le groupe se cristallise autour de Chester, l’électron libre mélancolique.
Le groupe se cristallise autour de Chester, l’électron libre mélancolique. ©HBO Max

Genera+ion suit le parcours de lycéens californiens qui fréquentent le même club LGBTQ+. Loin des clichés des séries pour adolescents, elle réinvente le genre et dresse des portraits aussi justes que poétiques.

Skins, Gossip Girl, Les Frères Scott… Les séries qui ont bercé l’adolescence des millenials sont devenues cultes, quand bien même elles ont été à bien des égards peu représentatives de leur quotidien. Avec sa simplicité et son œil critique, Genera+ion parvient à réinventer le genre : le programme de HBO Max a été cocréé par Daniel Barnz et Zelda, sa fille de 17 ans (à l’époque de l’écriture) qui a fait son coming-out queer. L’influence de cette dernière se ressent : les problématiques abordées et le quotidien des ados sont réalistes, loin des séries qui présentent une vision fantasmée de lycéens dignes de personnages hollywoodiens. Ici, ces adolescents n’enchaînent pas les grosses soirées à la Projet X : ils se retrouvent dans les maisons familiales des uns et des autres pour jouer aux cartes ou à la console, et se participent occasionnellement à des soirées. Le programme dresse le portrait d’une génération à la fois forte et naïve, mûre et insouciante, préoccupée par son futur et qui se bat pour ses convictions.

Montrer toutes les réalités

Dès les premières minutes, une lycéenne interrompt sa séance de shopping et s’enferme dans les toilettes d’un centre commercial en urgence. Elle réalise qu’elle a fait un déni de grossesse et qu’elle est à terme. Adossée à la porte, son amie regarde un tuto YouTube pour sur l’accouchement tout en lui reprochant de ne pas pouvoir aller chez Sephora. Cette scène d’ouverture donne le ton. La série est construite sur des flashbacks qui livrent les différents points de vue des personnages dans les mois qui ont précédé l’accouchement. Si tous ces allers-retours finissent par devenir un poil lassants, ils permettent néanmoins de décrypter le quotidien de chacun.

Dès la première scène, les spectateurs sont embarqués dans une situation improbable.©HBO

La série ne cesse d’affirmer sa volonté de montrer toutes les réalités, avec des personnages aux profils différents, loin des clichés habituels. Il y a Chester (Justice Smith), l’électron libre mélancolique qui ne cache pas son homosexualité, Greta (Haley Sanchez), la timide qui a du mal à s’assumer et scrute ses complexes dans le miroir, Riley (Chase Sui Wonders), la photographe douce et autodestructrice, Nathan (Uly Schlesinger) qui s’interroge sur sa bisexualité et tente de gérer sa relation complexe avec sa sœur jumelle (Chloe East), Arianna (Nathanya Alexander) qui justifie ses blagues homophobes par le fait qu’elle a deux pères, Delilah (Lukita Maxwell), la féministe engagée… Autant d’adolescents sublimés par les couleurs des plans (du rouge au vert en passant par le jaune et le rose) qui rappellent ceux de la série Euphoria, où la colorimétrie offre aux images un aspect poétique. Les séquences sont de véritables galeries de photo où le temps semble suspendu. Ici, la caméra s’approche au plus près des personnages et capte leurs émotions. Cette proximité implique le spectateur dans le show et lui permet de mieux s’identifier aux protagonistes.

Des problématiques actuelles

L’amour, l’amitié, la famille, la sexualité, les réseaux sociaux… Toutes les thématiques qui rythment le quotidien des adolescents sont traitées, y compris la question de l’écologie. Dans le cinquième épisode, les lycéens sont confinés dans la salle du club LGBTQ+ à cause des incendies qui ont ravagé la côte ouest des États-Unis. Ils expriment leur peur face à ce monde qui semble condamné. « On sera tous morts d’ici 2050. Vous pouvez m’expliquer l’intérêt d’un club qui voudrait soigner le monde alors qu’il sera bientôt invivable ? » La mort est aussi une thématique récurrente, qui les fascine autant qu’elle les effraie. Ils échangent sur leurs inquiétudes, comme le fait de se sentir invisible.

Sans grande surprise, le portable est omniprésent, mais son utilisation est utile et judicieuse. On lit leurs conversations et les messages qu’ils pianotent du bout des doigts, on attend les réponses avec impatience, on les voit créer et partager des stories (ou finalement les supprimer). Bref, on a souvent le sentiment de faire partie d’une bande d’amis. Quand un épisode se termine, on a envie de lancer le suivant pour les retrouver. L’attachement aux personnages est fort et, comme toute bonne série, crée une sorte d’addiction à cette série « doudou ».

Une série qui se soucie de l’inclusif

La question queer est au cœur de la série, jusqu’à son titre : le « t » de « génération » est remplacé par le « + », qui renvoie à la communauté LGBTQ+. Les créateurs de la série, Daniel et Zelda, ont expliqué que les personnages étaient inspirés de leur propre vie. Le père voulait évoquer les différentes expériences à travers les deux générations. « Quand j’étais au lycée et que je pensais être queer et faire mon coming-out, tous les récits qui y étaient associés étaient des histoires de honte, de culpabilité et de secret, explique-t-il au NYP. Ce que je trouve intéressant à propos de Zelda et de ses amis, c’est qu’il y a un spectre beaucoup plus large. » Ils abordent l’homosexualité, la bisexualité, l’asexualité, la transidentité (…) avec justesse et bienveillance, sans en faire un sujet à commenter. Si la question queer est centrale, elle est naturelle : on suit simplement une bande d’adolescents.

Et il y a Sam, le conseiller d’orientation qui offre un point de vue intéressant sur ces élèves. Il semble admiratif de cette nouvelle génération qui s’assume, notamment Chester. « Quand j’étais au lycée, je me fondais dans la masse. Je suivais tout le monde. T’es celui que j’aurais aimé être. » Chester, lui, s’affirme à travers son style vestimentaire et ne comprend pas les règles imposées par son établissement. Quand il se fait exclure pour avoir porté un crop-top (une situation qui rappelle un débat récent dans les lycées français), il répond avec humour : « Sérieux ? Et ceux qui mettent des chaussettes avec des chaussures bateau ? » Une question qui méritait, il faut bien le reconnaître, d’être posée.

Chester s’affirme à travers son style vestimentaire qui déplaît à son lycée.©HBO

Le témoin d’un monde qui change

Les réseaux sociaux ont permis de libérer la parole autour de la sexualité et cette nouvelle génération semble mieux informée que les précédentes. Par exemple, le spectateur est (agréablement) surpris d’assister à une scène intime où le lycéen s’interrompt pour demander à sa partenaire « attends, t’es consentante ? » Un détail pas si anodin que cela pour un public adolescent qui se construit aussi à travers les programmes qu’il regarde. L’importance du consentement n’a par exemple jamais été abordée dans Gossip Girl, où Chuck Bass pensait au contraire avoir tous les pouvoirs, car il était… Chuck Bass.

Dans Genera+ion, les jeunes brisent aussi le tabou des règles et échangent librement sur le sujet. Pourtant, selon un sondage OpinionWay pour Dans Ma Culotte sur la « réglophobie », plus d’une personne sur deux juge encore inapproprié d’en parler en public. Enfin, les épisodes confrontent avec brio les points de vue souvent divergents des adolescents et des adultes. La mère ultraconservatrice de Nathan ferme par exemple les yeux sur son coming-out. Elle fait comme si de rien n’était, mais multiplie les phrases clichées : « La bisexualité, ça veut dire être cocu ou faire cocu », « Il veut juste se faire remarquer, il ne sait pas ce qu’il dit »

Chester et Riley expérimentent les premières fois de l’adolescence.©HBO

La poésie des petits riens du quotidien

On assiste à leurs premières fois aussi maladroites qu’excitantes : le premier joint, les premiers sentiments, les premières expériences sexuelles… Et tout est sincère et précis. Les situations s’enchaînent naturellement. Il n’y a pas non plus de drama : les problèmes se règlent de façon normale. Ils ne se parlent plus, culpabilisent, communiquent et redeviennent amis. Comme dans la « vraie vie », en somme. Si, sur le papier, le scénario ne brille pas par son originalité, il ne fait preuve à aucun moment de voyeurisme et n’enchaîne pas les dramas juste pour le plaisir et colle à la réalité de nombreux jeunes adultes. Voilà pourquoi on se laisse dès le début embarquer dans les aventures d’un groupe d’adolescents ordinaires. C’est la poésie du vide et des petits riens du quotidien.

Impossible d’évoquer cette série sans parler des acteurs et de leur énergie : Justice Smith est solaire et nous contamine avec sa bonne humeur, et Chase Sui Wonders nous envoûte avec son côté magnétique. La caméra est aussi protagoniste : souvent embarquée, elle passe d’une personne à une autre dans un mouvement rapide pour suivre les discussions. Elle est les yeux du spectateur, et un parfait vecteur des émotions. Les gros plans sur les regards, les mains et les sourires impliquent une certaine intimité avec les personnages. Enfin, la série est sublimée par une BO exceptionnelle qui donne l’impression de (re)vivre cette période aussi difficile que précieuse qu’est l’adolescence.

Genera+ion est à retrouver depuis le 30 septembre sur MyCanal.

À lire aussi

Article rédigé par
Agathe Renac
Agathe Renac
Journaliste