Avec Mémoire de fille, Tess Barthélemy incarne à l’écran la jeune fille d’Annie Ernaux, celle qui, en 1958, entre dans une colonie de vacances pleine de rêves et d’ambitions avant de voir sa vie bouleversée par un viol. Pour son premier grand rôle au cinéma, la comédienne s’est plongée dans un personnage à la fois très éloigné d’elle par l’époque et étonnamment proche par les questionnements qu’il soulève. Elle revient sur son rapport au texte d’Annie Ernaux, la préparation de ce rôle, la mise en scène de sa mère, mais aussi sur ce que ce tournage lui a appris.
Comment avez-vous appréhendé Mémoire de fille et cette jeune fille de 1958, en tant qu’actrice et jeune femme ?
Je pense que ce qui touche autant les lectrices d’Annie Ernaux, c’est à quel point le récit est moderne et les thèmes qu’elle aborde restent proches de nous. En 2026, ils me parlent beaucoup : ce côté de la jeune fille qui a envie d’être acceptée par le groupe, d’en faire partie à tout prix, tout en ayant envie d’être différente, unique et spéciale à sa manière. Il y a aussi plein de thèmes autour du harcèlement, du fait de mettre à part quelqu’un qui est un peu différent.
J’ai l’impression que c’est un récit très moderne et qu’il y a donc une facilité à se mettre à sa place. L’écriture est très neutre et très crue : rien n’est embelli ni romantisé. Quand on le lit, on se sent très vite avec elle et on a l’impression de pouvoir s’emparer de son histoire, comme si elle était un peu la nôtre aussi.
Comment prépare-t-on un rôle comme celui-ci, où vous devez à la fois vous appuyer sur votre propre ressenti et vous inscrire dans le texte d’une autre époque ?
Ce qui est assez spécial avec ce rôle, c’est que tout est du point de vue du personnage principal. Il n’y a pas une scène qui soit quotidienne ou banale : toute scène s’inscrit dans l’histoire de cette femme. Chaque scène a donc une certaine intensité et représente quelque chose dans sa construction.
Pour moi, il y avait vraiment cette dualité entre être fidèle au récit et à l’époque — l’enfance d’Annie Ernaux, en 1958, lorsqu’elle a 17 ans — et, en même temps, ramener ma touche et ma modernité à ce personnage. C’était très important pour moi qu’on sente une transformation. Qu’on soit avec elle, avec cette jeune fille très optimiste pour le futur, qui a beaucoup d’ambition et beaucoup de confiance en elle, qui danse, écrit dans sa chambre. Elle est un peu la reine de la maison avec sa mère. Chez elle, elle est dans son espace de sécurité.
Et puis, comment cela va-t-il se passer une fois qu’elle entre dans la colonie de vacances ? Comment, après le viol, va-t-elle complètement s’éteindre, se désincarner ? Elle entre dans une sorte de moule où elle devient comme tout le monde et perd complètement ses désirs, ses ambitions, ce qu’elle était auparavant, pour rentrer dans un moule patriarcal de ce qu’est la femme en 1958. Et puis, il y a tout le chemin vers l’émancipation, jusqu’à devenir aujourd’hui Annie Ernaux, prix Nobel de littérature.
Le film suscite parfois une forme de colère envers cette jeune fille. On a envie de la secouer, de lui dire de se réveiller. Avez-vous ressenti cette ambivalence en lisant le livre ou le scénario ?
Je comprends ce sentiment, mais je pense qu’il y a aussi tout un mécanisme où l’on fonctionne encore dans une société qui fait changer la honte de camp. Les conséquences du viol ne sont pas jolies et je trouve intéressant que le film ne montre pas seulement l’événement du viol, mais à quel point il bouleverse la vie d’une femme, et toutes les conséquences que cela peut avoir sur sa personnalité, son corps et son destin.
J’ai surtout envie de secouer les agresseurs. Le problème, c’est qu’une fois que le viol est fait, il y a quelque chose d’irréparable qui arrive. Cela fracasse tout. Il faut alors se reconstruire. Cette jeune fille peut avoir des sortes d’histoires d’amour, se reconstruire à partir de rien, pour essayer de se protéger de la réalité, de survivre. Parce que si elle ne fait pas cela, il faut faire face. Mais comment faire face quand on n’a ni les outils, ni encore la compréhension de ce qui s’est passé, et que le monde autour de soi ne fait que renforcer la culpabilité et la honte ?
« C’est important de montrer à quel point cela peut entrer dans un quotidien, dans une banalité, et que l’événement reste du même traumatisme pour une femme. »
Tess Barthelemy
Pendant 50 ans, elle n’arrivera d’ailleurs pas à écrire cette histoire. Elle ne pourra même pas poser le mot ‘‘viol‘‘ dans le livre : elle le verra après, entre les lignes. Je pense que c’est aussi montrer que cela ravage les gens et qu’il n’y a pas d’embellissement de la victime. C’est cela, vivre un événement traumatique.
Pourquoi était-ce le bon moment pour adapter Mémoire de fille au cinéma ? Qu’est-ce qui fait que le récit résonne encore autant aujourd’hui ?
Je pense qu’on parle énormément aujourd’hui de consentement et du flou autour de cette notion, avec des gens qui disent : ‘‘Elle avait qu’à dire non.‘‘ Pendant la promotion, on dit souvent qu’elle n’avait pas les mots. Mais en fait, elle les a quand même. Elle dit ‘‘j’ai mal‘‘, elle dit ‘‘je suis vierge‘‘: ce sont des défenses et de dire ‘‘arrête‘‘.
Aujourd’hui, même si beaucoup de choses ont changé depuis 1958 en France, il y a encore des femmes victimes de viol ou de tentative de viol. Ce qui est important aussi, c’est de ne pas montrer uniquement des histoires de viol dans un parking avec un inconnu. Le viol est aussi d’une grande banalité : cela peut être un moment comme un autre dans une colonie de vacances, avec le chef moniteur qui nous fait danser avant et qui a l’air sympa. C’est important de montrer à quel point cela peut entrer dans un quotidien, dans une banalité, et que l’événement reste du même traumatisme pour une femme.

Le film est réalisé par votre mère, Judith Godrèche. Qu’est-ce que cette expérience a changé par rapport à vos précédentes collaborations ?
Ce qui est différent, c’est que là, c’est un film, avec une autre ampleur qui vient avec le cinéma. C’est mon premier rôle tout court au cinéma. Et en plus, il s’agit d’une adaptation d’Annie Ernaux. Cela rajoute une autre couche d’impressionnant : se dire qu’on va jouer Annie Ernaux, surtout dans cet élément-là de sa vie.
Travailler avec ma mère, c’est surtout travailler avec quelqu’un qui est féministe et qui va ancrer le film dans une manière de filmer les violences sexuelles sous une caméra féministe. Comment montrer ces scènes sans rien montrer, sans montrer la nudité des acteurs ? Comment être vraiment du point de vue de la victime, être constamment avec elle dans ce qu’elle ressent, dans ce qu’elle voit ? Que ce soit l’ampoule au-dessus d’elle ou sa table basse à côté… Il fallait vraiment être avec elle. C’est quelque chose de très sécurisant de savoir qu’on s’engage dans un film avec quelqu’un dont on partage le point de vue, et de savoir qu’on va défendre quelque chose ensemble.
Qu’est-ce que vous retenez de ce tournage ? Qu’est-ce que cette expérience vous a appris en tant qu’actrice ?
Je me suis vraiment rendu compte à quel point la metteuse en scène ou le réalisateur donne le ton à toute l’équipe. C’était un tournage très intense, avec beaucoup de séquences par jour et des journées longues, mais qui restait dans un environnement très doux, avec beaucoup de joie. Je pense que tous les gens qui ont travaillé sur le film ont été touchés par le sujet, par le film et par le fait d’en faire partie. Il y avait quelque chose de très collectif et de très joyeux. Le casting était aussi très bienveillant. Tout le monde était vraiment super et jouait incroyablement bien.
Je me rends compte qu’on peut instaurer ça sur un tournage. La hiérarchie des tournages n’est pas obligatoire. On peut aussi avoir des tournages où tout le monde est égal. Un film, c’est vraiment une équipe : si vous n’avez pas le son, c’est mort. Si vous n’avez pas telle ou telle personne, la journée est différente. C’est impossible. Toute personne est vraiment essentielle.
Cette joie du collectif que vous évoquez se ressent aussi dans le film. Malgré la violence du sujet, la mise en scène reste très lumineuse. Est-ce quelque chose qui vous a marquée ?
Oui, et je pense que c’est important. Il y a quelque chose de lumineux dans le film, malgré le sujet très lourd qu’il aborde. Cela rejoint aussi ce que je disais sur les coulisses du film. Je pense que c’est très important de ne pas tomber dans le pathos quand on aborde un sujet aussi lourd. Il y a quelque chose de l’espérance là-dedans, que l’on retrouve aussi dans le parcours d’Annie Ernaux et dans Mémoire de fille.
En tant que lectrice, qu’est-ce qui fait, selon vous, la force de l’écriture d’Annie Ernaux ?
Je pense qu’il y a déjà ce côté universel et très moderne dans l’écriture d’Annie Ernaux. Mais il y a aussi son style d’écriture, très cru et très neutre. Il n’y a pas du tout ce côté voyeuriste. On a l’impression d’être elle, d’être avec elle, ou qu’une amie nous raconte quelque chose de manière très neutre. Souvent, quand on raconte des choses graves, on les raconte de manière très neutre. Il y a peu de gens qui racontent quelque chose qui s’est passé il y a des années en pleurant. Je trouve qu’il y a quelque chose de très fort dans cette écriture.
J’ai vraiment l’impression de parler à quelqu’un qui m’explique sa vie de manière très factuelle. Je ne peux jamais remettre en question ce qu’elle me dit parce que ce n’est pas embelli par des termes littéraires ou romantisé. Tout est là, c’est écrit, c’est concret.
On ne peut pas mettre cela sous le tapis. On est obligé, en tant que lecteur, de faire avec ce qu’elle raconte. Je pense que c’était aussi important dans l’adaptation : montrer ce qui s’est passé, sans en faire quelque chose de « beau » au cinéma, mis sous une lumière particulière. Il fallait vraiment être à l’intérieur de la tête d’une jeune fille qui n’a aucun recul sur ce qu’elle vit, mais qui sait que ce n’est pas bien.
Vous êtes également une grande lectrice. Avez-vous une recommandation littéraire récente à partager ?
Récemment, j’ai lu Le moine, de Matthew Gregory Lewis. C’est très différent de Mémoire de fille. C’est classique de la littérature gothique qui parle d’un moine qui fait un pacte avec Satan et laisse place à ses désirs érotiques. Il viole une femme, qui se révèle ensuite être sa sœur. C’est un livre écrit en 1796 et qui avait provoqué un énorme scandale à sa sortie. Ce qui m’a un peu choquée, c’est de voir que l’auteur écrit que ce moine viole une femme – et qu’il utilise le ‘‘viol‘‘ ou ‘‘inceste‘‘ déjà à l’époque – et que ces actes sont punis à la fin.
Cela m’a fait quelque chose de me dire qu’en 1796, on écrivait déjà ces mots et que ces actes étaient condamnés dans un livre. On me parle souvent de 1958 et du fait que c’était différent, que l’on ne parlait pas vraiment de ces choses-là, lire un livre écrit trois siècles auparavant et voir ces mots apparaître m’a fait réfléchir. Je me suis dit : finalement, on essaie encore aujourd’hui de montrer que ces choses doivent être condamnées.