Critique

[Festival de Cannes] Her Private Hell : l’enfer trop privé de Nicolas Winding Refn

19 mai 2026

Par Agathe Renac

Illustration
“Her Private Hell” est présenté au Festival de Cannes, Hors compétition. ©The Jokers Films

Absent des salles depuis dix ans, le réalisateur de Drive revient à Cannes hors compétition avec Her Private Hell, son onzième long-métrage. Un projet né d’une expérience de mort imminente, d’une beauté indiscutable, mais scénaristiquement incompréhensible.

Introduction

Ce retour sur la Croisette relève du miracle pour le cinéaste danois, qui n’avait pas tourné pour le cinéma depuis une décennie. En 2023, Nicolas Winding Refn a été victime d’une grave insuffisance cardiaque qui a provoqué un arrêt clinique pendant 25 minutes. Comme il l’a raconté en conférence de presse et dans le magazine Technikart, les médecins l’ont réanimé à l’électricité, « comme le monstre de Frankenstein ». C’est de ce choc qu’est né le personnage de Private K, reflet intime d’une traversée des enfers. Ayant survécu à cet accident, le réalisateur a confié s’être promis de profiter pleinement des années qui lui restent pour faire ce film et revenir à Cannes.

Une esthétique sublime

Sur l’écran, cette urgence vitale se traduit par une métropole futuriste engloutie par une étrange brume aussi dangereuse qu’insaisissable. Au cœur de ce chaos visuel s’entrelacent plusieurs récits : une jeune femme troublée, Elle, part à la recherche de son père et croise la route d’un GI américain engagé dans un voyage désespéré pour arracher sa propre fille à l’enfer. Le cinéaste mêle ses genres favoris, nous projetant tour à tour dans un thriller d’épouvante, un récit de science-fiction et un mélodrame. Visuellement, le choc esthétique fonctionne. En un mot, c’est sublime.

Her Private Hell©The Jokers Films

Nicolas Winding Refn sature son cadre de néons roses et bleus, jouant sur des éclairages luxueux qui subliment les actrices et plongent le spectateur dans un rêve feutré et artificiel. On pense à la noirceur de Blade Runner, autant qu’à la série Euphoria ou à The Neon Demon pour cette réalisation léchée. Pour accompagner cet univers, le réalisateur a fait appel au compositeur italien Pino Donaggio, célèbre pour ses collaborations avec Brian De Palma ou Dario Argento. Mais au lieu de transcender le récit, ces basses lourdes et ce trop-plein de mélodrame finissent par étouffer le spectateur, le maintenant à la lisière de l’écran.

Un délire hermétique

Car derrière cette vitrine splendide, le film s’avère cruellement décousu. Raconté à la manière d’un conte énigmatique, le récit étire le temps à travers des dialogues nébuleux et des regards fixes, sans qu’on ne sache jamais où le cinéaste souhaite nous mener. Les genres se percutent sans logique apparente, agrémentés de brusques embardées vers une horreur graphique totalement inattendue. Difficile, dès lors, de pénétrer dans l’histoire. On se sent exclu de ce délire qui porte tristement bien son nom : cet enfer-là est bien trop privé pour que le public y soit invité.

Her Private Hell©The Jokers Films

À ce sentiment d’exclusion s’ajoute un profond malaise face à la représentation des personnages féminins, systématiquement ultra-sexualisés, et à cette obsession pesante pour la figure paternelle. Reste la présence magnétique de l’actrice principale, Sophie Thatcher (Heretic, Companion), solidement épaulée par Charles Melton (May December), dont la justesse lutte contre le vide d’un scénario éclaté. Malgré des intentions poétiques et des références mythologiques stimulantes, l’exécution manque cruellement de tenue. On passe complètement à côté de cette œuvre qui, à force de vouloir tout embrasser, se perd dans son propre brouillard.

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