Quatre ans après La petite bande, Pierre Salvadori s’essaie avec succès au chromo romantique dans La Vénus électrique, tendre comédie de remariage qui fait l’ouverture de la 79e édition du Festival de Cannes.
Introduction
Difficile de saisir d’un regard totalisant la trajectoire de Pierre Salvadori, l’un des rares réalisateurs français « populaires » à revendiquer une cinéphilie décomplexée – il cite nonchalamment le trop oublié André de Toth, comme les frères Farrelly et Judd Apatow. Il lui aura pourtant fallu du temps pour s’assumer en tant qu’auteur de comédie au sens le plus noble du terme, batifolant tantôt dans les pinceaux de James L. Brooks, tantôt chez Blake Edwards, Billy Wilder et consorts. Voilà déjà une dizaine d’années – au moins depuis Dans la cour, sorti en 2014 – qu’on le sent enfin épanoui. Ragaillardi, Salvadori ose désormais tout ce qui sied à un réalisateur : s’aventurer là où on ne l’attend pas, sans jamais céder aux sirènes de la mode.
Le cabaret électrique
Après les golden eigthies (La petite bande, sorte d’hybride entre Le club des cinq et Les Goonies), place aux Années folles, leur bohème et leurs bateleurs. Inspiré à son réalisateur par Rebecca Zlotowski sur le tournage de Planétarium, La Vénus électrique commence dans une foire installée à la bordure de Paris, en 1928. L’an 2 du mal-nommé cinéma parlant, surtout celui du Cirque de Chaplin. Sous le chapiteau de Salvadori, on ne trouve ni clown ni freaks, mais des cœurs brisés ou solitaires.

Il y a d’abord cette fameuse Venus electrificata, alias Suzanne, qui promet, moyennant quelques centimes, le coup de foudre aux plus hardis d’un simple « baiser électrique ».
Nimbée de son inaltérable grâce, Anaïs Demoustier campe cette foraine littéralement survoltée qu’un peintre, Antoine Balestro (Pio Marmaï, moins gouailleur qu’à l’accoutumée), veuf et incapable de tenir un pinceau depuis qu’il noie son chagrin dans l’alcool, prend par mégarde pour une voyante. Rongé par le remords et le chagrin, il lui demande d’entrer en contact avec sa femme décédée il y a peu (Vimala Pons, seule véritable circassienne du casting). Mue par l’appât du gain, puis par l’amour – le vrai, le pur – Suzanne se prête à ce jeu de dupes, avec la complicité du galeriste d’Armand (Gilles Lellouche, cœur chamallow) qui se félicite de voir son client se remettre à ses toiles…
La mécanique du cœur
Comme souvent dans les films de Pierre Salvadori, le mensonge sert de ressort dramatique au sport de combat qu’est la comédie. Un générateur (automatique) de fiction déjà au cœur du très cartoonesque En liberté ! Les personnages, plus mutins que véritablement roués, laissent glisser la vérité entre leurs doigts pour mieux servir leurs desseins… et retarder l’inévitable : s’exposer, se mettre à nu. Mais aussi renaître. Au fond, La Vénus électrique ne parle que de ça, de la nécessité de reprendre goût à la vie, parce que l’amour, bien qu’il soit empêché, finit tôt ou tard par triompher – avec un peu de patience, du courage (il en faut) et pas mal de ruse. Ça pourrait être foncièrement cucul la praline sans l’écriture ciselée d’un scénario polychrome, alternant les touches de burlesque et de mélancolie.
Artisan de cette mécanique d’horlogerie millimétrée, Pierre Salvadori nous rappelle d’ailleurs combien Anaïs Demoustiers est une grande actrice de comédie, bien trop sous-estimée. Il faut la voir, accorte, chiper des grains de raisin sur une desserte alors qu’elle prétend entrer en contact avec la femme de Pio Marmaï pendant que lui, allongé, paupières fermées, boit le suc de sa prose, pour prendre la pleine mesure de son talent de (dés)équilibriste. Ce qui séduit aussi d’emblée dans le film, c’est la gourmandise de la mise en scène, lorgnant à la fois sur le théâtre de boulevard et le cinéma muet, quand elle ne fait pas siens des tics du cinéma d’Emmanuel Mouret.
Tout cela fait la réussite du dernier film de Pierre Salvadori. Et peut-être son pouvoir d’attraction. « Ici, ni magie ni illusion, point de monstre ni de colosse ! Ici, juste de l’émotion, juste des sensations », promet-on à celui qui osera poser ses lèvres sur celles de la Vénus électrique. Quant à nous, on aimerait encore grappiller quelques heures dans cet écrin de douceur, à marivauder, intriguer avec légèreté. Oublier, l’espace de quelques instants, que les lumières de la salle se rallumeront.