Critique

[Festival de Cannes 2026] Avec Paper Tiger, James Gray signe un polar impeccable, mais sans éclat

21 mai 2026

Par Agathe Renac

Illustration
“Paper Tiger” est présenté en compétition au Festival de Cannes. ©SND

Pour sa sixième sélection dans la Compétition officielle, le cinéaste new-yorkais explore les liaisons dangereuses entre fraternité et mafia russe dans le Queens de 1986. Un thriller familial formellement irréprochable, mais singulièrement privé de flamme.

Introduction

James Gray et la Croisette, c’est une longue histoire de rendez-vous manqués. Six fois déjà que le réalisateur de The Yards, Two Lovers ou Armageddon Time gravit les marches pour sa sélection dans la compétition officielle, repartant toujours les mains vides. Avec Paper Tiger, le cinéaste replonge dans ses obsessions : New York, les tourments familiaux, et cette frontière poreuse où l’intégrité se dissout. Nous sommes en 1986, au cœur d’un Queens fidèlement reconstitué.

Adam Driver dans Paper Tiger.©SND

D’un côté, un couple modeste et heureux, incarné par Miles Teller en ingénieur rigoureux et Scarlett Johansson. De l’autre, Gary, interprété par Adam Driver, l’oncle prodigue, ex-flic au charisme indéniable. C’est la figure séduisante qui débarque le soir les bras chargés de cadeaux, qui fait livrer le restaurant entier dans le salon, s’installe au piano et inonde la maison d’une joie immédiate. Costume impeccable, voiture flambant neuve : il a tout pour plaire et pourrait vendre n’importe quoi à n’importe qui. Surtout le pire.

Anatomie d’un engrenage

Un soir, Gary propose à son frère une étude de chantier pour le compte de la mafia russe, contre la somme de 10 000 dollars. L’argumentaire est rodé : l’un possède le savoir-faire technique, l’autre a le bras long et les entrées nécessaires à la mairie. Gary balaie les doutes de son fraternel d’une phrase cynique : « C’est New York, tout le monde trempe dans n’importe quoi. » C’est le point de départ d’une glissade feutrée, le portrait clinique de gens ordinaires qui basculent vers l’illégal et le très risqué.

Miles Teller et Scarlett Johansson dans Paper Tiger.©SND

Le récit prend son temps pour installer une atmosphère de thriller paranoïaque, mais l’escalade devient tangible quand la menace franchit le seuil de l’intime : ces silhouettes s’introduisant la nuit dans la maison familiale, alors que la femme et les enfants dorment, parviennent à nous offrir des séquences de tension. Derrière le polar, James Gray gratte le vernis du rêve américain et pose des questions universelles. Qu’est-ce qui unit réellement des frères que tout oppose ? La famille que l’on choisit est-elle plus importante que les liens du sang ? Et surtout, quel est le prix de la richesse et d’une vie meilleure ?

Un joyau sans éclat

La direction d’acteurs se révèle d’une justesse indiscutable. Le trio composé par Adam Driver, Scarlett Johansson et Miles Teller insuffle une belle humanité à ce drame intime, et l’ensemble sonne constamment juste. Le scénario est bon, la réalisation maîtrisée. Dans les faits, nous n’avons rien à reprocher à ce long-métrage : tout est à sa place, soigné. Pourtant, Paper Tiger ne nous a pas bouleversés.

C’est comme s’il manquait ce grain de folie, ce petit quelque chose qui transforme une bonne histoire en une œuvre mémorable. Rien ne surprend, rien ne dépasse, et l’on ressort de la projection curieusement distant, sans avoir été transporté. Si une large partie de la presse française s’enthousiasme déjà pour ce qu’elle qualifie de « petit bijou », force est de constater que nous sommes restés sur le rivage de ce thriller mafieux un peu trop poli. Reste à savoir si le jury cannois saura, lui, couronner le travail du cinéaste américain.

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