Critique

L’Odyssée : Christopher Nolan à la hauteur du mythe ?

15 juillet 2026

Par Pablo Patarin

Illustration
Matt Damon et Zendaya dans “L'Odyssée” de Christopher Nolan, en salle le 15 juillet 2026. ©Universal Studios

Adapter Homère sans sacrifier le souffle du mythe ni céder entièrement aux recettes
du cinéma hollywoodien : voilà le défi que s’était lancé Christopher Nolan. Sans
toujours parvenir à s’émanciper des conventions du genre, le cinéaste livre une
fresque spectaculaire et psychologique qui rappelle pourquoi il demeure l’un des
rares auteurs capables de transformer un blockbuster en une vraie proposition de cinéma. Critique.

Introduction

Jamais l’illustre Odyssée d’Homère n’avait connu adaptation si ambitieuse. Avec ses 250 millions de dollars de budget, L’Odyssée de Christopher Nolan est aussi le premier film tourné intégralement en 70mm IMAX. Côté casting, aucune des plus grandes stars ne manque : Matt Damon incarne Ulysse, Tom Holland Télémaque, Anne Hathaway Pénélope, Robert Pattinson son rival Antinoos… Même dans les rôles plus mineurs, on retrouve Mia Goth, Zendaya, Charlize Theron, Lupita Nyong’o, Jon Bernthal ou encore Elliot Page. Enfin, la démesure du projet se perçoit dans la volonté de condenser l’intégralité d’une épopée grecque antique de 24 chants, considérée comme l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire de la littérature, en « seulement » 2 heures 52. 

Pourtant, avant même les premiers visionnages des spectateurs, les critiques pleuvaient déjà sur le film. Certains reprochaient un casting trop hollywoodien, d’autres des visuels peu attrayants, des anachronismes dans les costumes, le choix du format rendant son visionnage en version originale presque impossible en France, ou encore l’emploi d’un anglais moderne en lieu et place du grec antique. Le choix de Lupita Nyong’o pour incarner Hélène a également suscité des réactions racistes, tandis qu’Elon Musk accusait sur son réseau X Christopher Nolan d’avoir « profané Homère ». Des critiques révélant aussi les tensions autour de toute modernisation d’un mythe vieux de près de trois millénaires. Au visionnage, certaines se confirment partiellement, mais ne sauraient résumer l’œuvre du réalisateur britannico-américain.  

Matt Damon incarne Ulysse dans L’Odyssée.©Universal Studios

L’ambition face aux conventions

En 2023, Christopher Nolan nous laissait avec Oppenheimer, œuvre à l’impressionnant succès critique et commercial retraçant l’histoire du père de la bombe atomique. Cette fois encore, le réalisateur d’Interstellar (2014), Inception (2010), Memento (2000), de la saga The Dark Knight (Batman) et de tant d’œuvres majeures du cinéma hollywoodien du XXIe siècle entendait questionner une figure ambiguë en la personne d’Ulysse.

À l’instar de l’œuvre originelle, Nolan interroge le désenchantement et l’orgueil humain, de la victoire grecque en terres troyennes jusqu’au retour d’Ulysse auprès de la patiente Pénélope, en passant par d’innombrables mésaventures. Mais là où Homère plaçait les dieux au cœur du destin des hommes, Nolan semble davantage s’intéresser aux forces intérieures qui façonnent son héros. Les divinités apparaissent ainsi moins comme des puissances agissantes que comme des figures invoquées par les personnages, laissant place à une lecture plus humaine d’une histoire pourtant profondément marquée par le surnaturel.

Anna Hathaway dans L’Odyssée.©Universal Studios

Si l’on déplore l’américanisation de l’accent de certains des acteurs britanniques — choix motivé par l’envie de toucher un plus large public — Christopher Nolan défend ainsi sa volonté d’utiliser l’anglais comme langue unique de son œuvre : « Je voulais une langue qui ait une portée émotionnelle, pas intellectuelle […] Un récit ancré dans le réel ». Là est d’ailleurs l’une des forces de son film. Ce réalisme se perçoit dans les recoins du récit, comme lorsque les camarades d’Ulysse sont contraints à s’uriner dessus dans le cheval en attendant l’arrivée des Troyens durant des jours, avant que celui-ci ne soit péniblement tracté à l’intérieur de l’enceinte de leur cité. Un souci du détail matériel éloignant L’Odyssée du péplum traditionnel pour ancrer constamment le mythe dans une forme de présence physique et brute ; un réalisme qui a toujours symbolisé la patte Nolan.

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Le psychologie des personnages avant tout

Malgré une photographie, des costumes ou des décors parfois plats ou lisses, le film brille visuellement par à-coups, notamment lorsqu’il verse dans l’étrange, le fantastique et l’horrorifique. En témoignent les scènes dans l’antre du Cyclope, mais aussi celle de la métamorphose des camarades d’Ulysse par Circé (la géniale Samantha Morton), à la fois violente et absolument saisissante. L’Odyssée apparaît ainsi étrangement inégal, porté par une narration décousue entrecoupée de flashbacks, faisant fi de la chronologie, mais qui permet habilement de résumer l’intégralité du périple tout en s’attardant sur les enjeux traversés par Télémaque et Pénélope à Ithaque, en proie à l’appétit des courtisans. 

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C’est aussi dans les moments d’accalmie que le film révèle son ampleur. L’Odyssée n’hésite pas à psychologiser ses personnages confrontés à un cycle de violence et de représailles. On y retrouve, comme dans Interstellar, un héros obsédé par un retour impossible, prisonnier du temps mais aussi de lui-même, avec un rapport profond à la culpabilité. Des thèmes ô combien « nolanien » que le réalisateur réunit dans cette nouvelle aventure tragique.

Quand l’épique redescend la bande-son se montre particulièrement bouleversante face aux Sirènes ou lors de la puissante scène de presque-retrouvailles entre Pénélope et Ulysse, alors encore déguisé en mendiant. À l’œuvre, le compositeur suédois Ludwig Göransson, avec lequel Christopher Nolan avait déjà collaboré sur Tenet (2020) et Oppenheimer, s’est vu imposer par le réalisateur de ne pas composer une musique purement orchestrale. Le musicien a ainsi étudié et utilisé des reconstitutions d’instruments datant de plusieurs siècles avant notre ère, comme la lyre grecque.

La bande-annonce de L’Odyssée.

En dépit d’une mise en scène parfois conventionnelle ou d’un manque de subtilité, Nolan offre au public un nouveau blockbuster doté d’une véritable intention artistique et intellectuelle, dont on regrettera qu’il recule souvent au moment d’assumer pleinement les choix esthétiques ou narratifs qu’il esquisse. Une adaptation imparfaite, mais qui rappelle qu’il est encore possible de s’attaquer aux grands récits fondateurs sans renoncer entièrement à une véritable ambition de cinéma.

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