Décryptage

Christopher Nolan : pour le meilleur et pour le pire

19 juillet 2023
Par Félix Tardieu
Christopher Nolan sur le tapis rouge de Cannes.
Christopher Nolan sur le tapis rouge de Cannes. ©Denis Makarenko/Shutterstock.com

Oppenheimer, le nouveau projet monumental de Christopher Nolan, vient d’arriver sur nos écrans. À cette occasion, nous avons tenté, non sans difficulté, de départager les meilleurs films du réalisateur, mais aussi les moins bons. Voici donc un classement non exhaustif et strictement subjectif.

1 Dunkerque, 2017

Sans doute le film le plus radical de Christopher Nolan, qui sera d’ailleurs couvert d’éloges par Quentin Tarantino l’année de sa sortie. Le cinéaste britannique s’adonne pleinement à la forme cinématographique qui l’intéresse, à savoir le travail sur le temps, l’expérience de la durée, l’immersion du spectateur dans l’ampleur d’un événement qui dépasse et englobe l’individu.

Le spectacle de la reconstitution de la bataille de Dunkerque (aussi connue sous le nom d’Opération Dynamo) est saisissant, notamment au vu des moyens mobilisés lors du tournage (navires de guerre, des milliers de figurants, une véritable reconstitution) et du dépouillement de son scénario, à rebours du cahier des charges habituel du blockbuster hollywoodien.

Bande-annonce VF de Dunkerque.

Concis, net, efficace (moins de deux heures), collé au matériau historique qui faisait parfois défaut à son cinéma, Nolan paraît presque conscient de ce qui pouvait jusqu’à présent appesantir ses films (surcharge de dialogues, faiblesse de la caractérisation des personnages, etc.) et s’en déleste pour ne garder que l’essentiel. Une sorte de film-laboratoire où des personnages sans noms transmettent une appréhension globale et multisensorielle de l’événement. D’aucuns reprochent à Dunkerque son manque d’empathie, son côté clinique : nous lui trouvons au contraire une audace franchement singulière au vu de la filmographie du cinéaste. 

2 Interstellar, 2014

En 2014, Christopher Nolan peut enfin réaliser son rêve : un grand film de science-fiction dans le sillage de Stanley Kubrick. Dans les faits, Nolan reprend à son compte un projet initialement porté par Steven Spielberg. Heureusement, Interstellar parvient à se défaire assez rapidement de l’héritage imposant de 2001 : l’odyssée de l’espace.

Enfin libéré des contraintes imposées par la franchise Batman, le réalisateur britannique déploie pleinement ses outils dans cette épopée spatio-temporelle qui, tout en reposant sur des fondements théoriques vertigineux et assez largement approuvés par la communauté scientifique (le film peut notamment se targuer d’avoir enrôlé le physicien Kip Thorne comme conseiller scientifique), parvient à maintenir dans sa ligne de mire des enjeux tout à fait cinématographiques – la filiation et, peut-être l’aspect le plus intéressant du film, ce qui peut pousser un individu à rechercher sa propre survie contre la survie de l’espèce. Et inversement.

Matthew McConaughey (alias Cooper) dans l’une de ses plus belles performances. ©Warner Bros. France

3The Dark Knight, 2008

Difficile de passer à côté de The Dark Knight : point d’acmé du film de superhéros – franchement inégalable dans sa catégorie –, le deuxième volet de la trilogie de Christopher Nolan consacrée au célèbre justicier de Gotham, ressuscité avec ingéniosité et élégance dans Batman Begins (2005) après une série de films nanardesques, marque le point de fusion entre le Batman de Frank Miller, le cinéma américain post-11 septembre et le Heat de Michael Mann.

Bande-annonce VF de The Dark Knight.

Il s’agit certainement du film de superhéros le plus sombre et le plus abouti, osant replacer dilemmes moraux et questionnement moral (l’ordre et le chaos, la justice et l’injustice, le bien et le mal, etc.) au cœur du récit : les meilleures scènes du film ne sont ainsi pas les scènes d’action époustouflantes (Nolan se dote pour la première fois de caméras IMAX) portées par la musique tambour battant de Hans Zimmer et James Newton Howard, mais les confrontations idéologiques entre ces archétypes entrant soudainement en collision. Enfin, la performance d’Heath Ledger, récompensé à titre posthume aux Oscars, porte à elle seule le long-métrage dans une autre dimension.  

4 Inception, 2010

Après le succès monstre de The Dark Knight deux ans plus tôt, le réalisateur britannique était attendu au tournant pour son nouveau long-métrage. Et il ne déçoit pas avec Inception : film de braquage labyrinthique et onirique coécrit avec son frère, Jonathan Nolan, il brille par son originalité. Si Inception n’est certainement pas exempt de défauts – à commencer par cette mauvaise habitude de Nolan, cinéaste ô combien pudique, à surcharger ses films de séquences démonstratives ou encore à investir ses personnages féminins d’une fonction dramatique trop réductrice –, Inception demeure sidérant d’inventivité formelle, ne serait-ce qu’en raison de la fluidité entre les effets visuels et numériques, ou encore de la dynamique insufflée par le montage parallèle entre les différents niveaux de réalité obéissant à des temporalités différentes.

Le tout évidemment soutenu par l’une des meilleures partitions de Hans Zimmer à ce jour et un plan final passé à la postérité. Quelque part, Inception a donné sa forme définitive au « blockbuster d’auteur » et pour cela il restera dans les annales du septième art. 

5 Memento, 2000

Après Following, Christopher Nolan passe aux choses sérieuses avec son deuxième long-métrage (là encore basé sur une idée de son frère). Considéré rétrospectivement comme un film culte, Memento renferme déjà toutes les obsessions de son réalisateur. Guy Pearce y incarne un homme atteint d’une forme d’amnésie l’empêchant de mémoriser de nouveaux faits, condamné à se remémorer uniquement tout ce qui a précédé le meurtre de sa femme. Pour se souvenir des avancées d’une enquête qu’on imagine sans cesse répétée, Leonard recouvre son corps de tatouages et se trimballe des Polaroïds annotés.

Memento, ressorti au cinéma le 12 juillet dernier.©Metropolitan FilmExport

Nolan s’affirme dès lors comme le cinéaste de l’illusion et du labyrinthe, notamment à travers son montage très conceptuel. Le personnage amnésique de Leonard incarne finalement la manifestation la plus concrète de cette maxime propre au cinéma de Nolan et qu’on identifiait d’ailleurs très littéralement dans la campagne promotionnelle d’Inception : « Votre esprit est la scène du crime. » La charge du personnage, qui échoue du même coup au spectateur, est de reconstituer un puzzle mental délibérément brouillé par la structure non linéaire d’un film commençant par sa fin. Une fois l’œuvre du malin génie nolanien remis dans l’ordre, le film perd forcément un peu de son prestige. À ce propos…

6 Le Prestige, 2006

En se penchant dans son quatrième long-métrage sur le monde de la magie, Nolan n’a jamais été aussi explicite dans sa volonté de coller à son idée du cinéma comme art de l’illusion, quitte à perdre en subtilité. Le film est captivant à plus d’un titre : l’opposition entre Hugh Jackman et Christian Bale dans la peau de deux magiciens prêts à tout pour prendre l’ascendant sur l’autre, ou encore l’incarnation géniale de Nikola Tesla par David Bowie (on en viendrait presque à regretter que le cinéaste ne lui ait pas consacré un biopic).

Christian Bale et Hugh Jackman dans Le Prestige.©Warner Bros.

Le Prestige repose cependant sur des ressorts un peu trop usés, d’autant que, contrairement à Memento, le spectateur n’aura jamais vraiment les clés en main. Ainsi, cette tendance de Nolan à emmitoufler son récit dans des revirements forcément imprévisibles, cachant l’absence d’une mise en scène réellement tranchante et dont le seul but semble être de produire un effet de sidération finit plutôt par produire un sentiment d’impuissance face à un cinéaste se croyant en définitive plus malin que tout le monde.

7 Oppenheimer, 2023

Très attendu cet été, Oppenheimer est une immense déception. Sous ses airs de magnum opus faisant voler en éclat les codes du biopic dans l’optique de concilier, ni une ni deux, la fresque intime d’un personnage « complexe » — trait de caractère dont se contente le film, sans pour autant parvenir à le formaliser, ni à le transcender — et le spectacle hollywoodien magnifié par la pellicule IMAX, Nolan passe en réalité à côté de son sujet. Le réalisateur accuse rapidement d’une mise en scène à court d’idées, voire inélégante lorsqu’elle sort de sa léthargie, ployant lourdement sous le poids de la biographie.

Cillian Murphy dans Oppenheimer, en salle le 19 juillet ©Universal Pictures. All Rights Reserved.

Le montage « nolanesque » du film, tant caricatural qu’impuissant, trahit l’incapacité du réalisateur à cerner un personnage qu’il s’évertue à filmer en gros plans entrecoupés d’images abstraites peu stimulantes (déjà vues et plus abouties chez Terrence Malick), bien convaincu que cela suffira à imprimer sur la pellicule l’esprit tourmenté du physicien.

A contrario, le portrait en creux de son principal détracteur, Lewis Strauss, brossé par Robert Downey Jr. est bien plus engageant et adopte une trajectoire nettement plus cinématographique — terrible aveu d’échec pour un film intitulé Oppenheimer. Les trois heures de film ont beau défiler à toute vitesse, témoignant dans certaines séquences d’une dextérité que le cinéaste n’a heureusement pas perdue de vue, celles-ci ne parviennent finalement pas à masquer le manque d’inspiration qu’elles recouvrent. 

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8 Tenet, 2020

Sorti en pleine pandémie de Covid-19, Christopher Nolan se prend les pieds dans le tapis avec Tenet. Derrière le postulat pseudo-scientifique du film ne reste qu’un thriller d’espionnage tristement fade et bizarrement échafaudé, porté à bout de bras par un acteur (John David Washington) qui, malgré tous ses efforts pour se glisser dans le moule d’un 007 futuriste, n’a pas l’once du charisme de son paternel (Denzel), passant ainsi le film à subir l’intrigue comme le spectateur subit, de l’autre côté de l’écran, la fâcheuse tendance de Nolan à tout miser sur l’imbroglio narratif et sensoriel (l’argument immersif à tout prix) articulé à un grand spectacle visuel, quitte à sacrifier tout semblant d’émotion et de mise en scène.

Seule la performance nonchalante de Robert Pattinson en dandy/agent temporel vaut réellement le détour, à condition de ne pas chercher à remettre de l’ordre dans un tel sac de nœuds : de ce jeu-là, Christopher Nolan sortira toujours gagnant. 

Bande-annonce VOSTFR de Tenet.

9 The Dark Knight Rises, 2012

Après deux coups de maître (Batman Begins et The Dark Knight), le dernier volet de cette trilogie était forcément très redouté. Il n’est d’ailleurs jamais parvenu à se hisser au niveau de ses prédécesseurs. D’emblée amoindri par le vide immense laissé par Heath Ledger, le film ne retrouvera jamais la maestria de The Dark Knight. Les dilemmes qui faisaient la sève du précédent opus y sont traités par-dessus l’épaule et rapportés à des enjeux de blockbuster hollywoodien tout à fait conventionnels, sans doute par souci de clore ce triptyque sans faire de vagues.

On sent un cinéaste éreinté, s’exécutant péniblement derrière la caméra. Les moindres scènes d’affrontement, plus que jamais bancales (Nolan semble particulièrement désinvesti de ces passages), ne font que rallonger un film trop indécis et résolument orphelin du Joker. Pour remplir ce vide : une couche de personnages secondaires peu soignés, à l’image d’un scénario plat et traversé par un patriotisme curieux auquel le cinéaste nous avait jusque-là peu habitués. Une vraie déception.

Bande-annonce VF de The Dark Knight Rises.

Nous aurions également pu évoquer son premier film, Following (1999), tournée en noir et blanc. S’il contient déjà en germe les motifs propres au cinéaste, il est difficile de le rapporter à ses autres œuvres, bien mieux dotées, celle-ci tenant plutôt du coup d’essai (rappelant entre autres Pi de Darren Aronofsky). Idem pour Insomnia (2002), son troisième film, un polar efficace avec Al Pacino et un Robin Williams à contre-emploi, mais assez impersonnel et académique dans sa construction. C’est aussi le seul film qu’il n’a pas écrit. Pour ces raisons mêmes, les détracteurs de Nolan y verront peut-être son meilleur film… À vous d’en juger ! 

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Article rédigé par
Félix Tardieu
Félix Tardieu
Journaliste