La bola negra présente le destin de trois hommes durant trois époques différentes, dans un film grandiose et émouvant. Assurément notre coup de cœur de la compétition officielle du Festival de Cannes. Critique.
Introduction
Los Javis (Javier Calvo et Javier Ambrossi), à qui l’on doit les séries Paquita Salas (2016), Veneno (2020) et La Mesías (2023), débarquent pour la première fois en compétition au Festival de Cannes. Les deux réalisateurs, véritables icônes queers en Espagne, ont présenté, ce jeudi 21 mai, La bola negra, le récit de trois hommes à travers trois années charnières (1932-1937-2017) dans l’Espagne du XXe et du XXIe siècle. Hanté par l’ombre du dramaturge et poète espagnol Federico García Lorca, et adapté de La piedra oscura d’Alberto Conejero, le long-métrage est sans conteste la claque que l’on attendait durant la quinzaine.
En racontant la trajectoire de trois générations d’hommes, entre réalité et fiction, les cinéastes offrent une œuvre aussi habitée que déchirante sur la condition homosexuelle dans l’Espagne fasciste des années 1930, mais aussi sur la transmission, l’héritage et la rage de vivre. Construit comme un film choral mélangeant les époques et ses personnages, La bola negra repose toutefois sur une narration fluide. Los Javis progressent avec pudeur et intelligence à travers leur(s) histoire(s). Un procédé appuyé par une photographie bluffante.
En témoigne, par exemple, un prologue saisissant, violent et beau, dans lequel on fait la rencontre de Sebastian, un soldat républicain qui aime Rafael, l’amant historique de Federico. Plus tard, nous voilà propulsés en 2017, à Madrid, afin de suivre Alberto, un historien qui tente de recoller les morceaux alors que le grand-père qu’il n’a jamais connu vient de mourir. Si rien, au départ, ne lie les destins de tous ces hommes, ce qu’ils ont caché pendant des années apparaît en filigrane tout au long du film.
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La réussite que l’on attendait ?
Il s’agit ici de l’essence même du long-métrage. À travers tous ces personnages, les réalisateurs interrogent le poids du secret et de la répression dans une œuvre aussi politique qu’intime. Avec La bola negra, ils questionnent aussi la mémoire collective et tentent de rendre hommage au « combat des générations précédentes d’hommes gays », incapables de dire leur souffrance.
Le film est aussi une réflexion sur la création. Loin du biopic sur Federico, le poète fusillé durant la Guerre civile espagnole parcourt sans cesse le film et apparaît comme le symbole d’une urgence à ne plus se taire et à vivre selon ses propres conditions, à travers l’art.
En 2h36, Los Javis parviennent à offrir un film sur la transmission, aussi personnel qu’engagé. Interprété avec brio par la nouvelle génération du cinéma espagnol – on retrouve notamment Miguel Bernardeau (Elite) –, La bola negra nous plonge dans le passé pour mieux comprendre notre présent. Un voyage dans le temps testamentaire, brillamment mis en scène et tourné à travers toute l’Espagne dans des décors naturels. Il y est question de société et d’intimé. Penélope Cruz et Glenn Close complètent la distribution et se mettent complètement au service des réalisateurs, comme deux symboles féminins d’indépendance.
Car c’est ce que crie avant tout le film : cette envie de liberté alors que notre pays natal est tiraillé et que notre être est réduit au silence. La bola negra n’en est pas moins solaire. Un élan dont la compétition officielle du Festival de Cannes avait besoin et qui scelle, selon nous, l’annonce d’une potentielle Palme d’or.