Après le triomphe du Comte de Monte-Cristo, Cannes s’offre un nouveau monument. Avec La bataille de Gaulle : l’âge de fer, premier volet d’un diptyque d’envergure, Antonin Baudry déshabille le mythe de Gaulle pour filmer l’incertitude d’un homme seul face à l’abîme.
Introduction
Chaque printemps, le Festival de Cannes s’autorise un grand frisson populaire, l’une de ces fresques aux moyens démesurés qui font vibrer la Croisette. Après l’épopée de Dumas en 2024, c’est au tour d’Antonin Baudry (Le chant du loup, Quai d’Orsay) de jeter ses forces dans la bataille. Avec un budget colossal de 74 millions d’euros et six années de labeur, l’ancien diplomate devenu cinéaste s’attaque à la figure tutélaire de notre roman national : Charles de Gaulle. Mais, loin de l’hagiographie figée dans le bronze, ce premier volet du diptyque La bataille de Gaulle, intitulé L’âge de fer (attendu en salles le 3 juin, avant un second chapitre le 3 juillet) s’intéresse au doute et à l’échec plutôt qu’à la gloire passée d’une figure dont l’aura se fissurera avec le temps.
Un blockbuster assumé
Dès les premières minutes, le film assume son statut de spectacle total. On plonge la tête la première dans le chaos de 1940. La réalisation est léchée, alternant entre des plans grandioses et une esthétique plus âpre, presque documentaire, où le grain de l’image semble vieilli par le souffle des explosions. La musique angoissante signée Volker Bertelmann (oscarisé pour À l’Ouest, rien de nouveau) enserre le récit, alors que les bombardiers déchirent le ciel et que la voix de Pétain, à la radio, scelle le destin d’un pays qui s’effondre.

Le long-métrage se construit sur une architecture de destins croisés, tissant un lien immédiat entre les hautes sphères du pouvoir et le pavé parisien. Tandis que de Gaulle déjoue les tirs à Montcornet, avant de s’envoler pour Londres, un étudiant anonyme distribue ses premiers tracts de résistance. C’est la force du regard de Baudry : ne jamais oublier que la grande histoire est une somme de solitudes qui finissent par se rejoindre.
La fragilité d’un loser déterminé
La véritable audace du cinéaste réside dans son traitement du personnage principal. Sous les traits d’un Simon Abkarian d’une humanité poignante, de Gaulle n’est pas encore celui que l’on connaît grâce aux livres d’histoire. C’est un homme traqué, déchu de sa nationalité, condamné à mort par une cour martiale et réduit à quémander l’aide d’un Churchill presque clownesque, interprété par Simon Russell Beale. On découvre un général qui galère, qui patauge littéralement dans la boue de l’Afrique équatoriale après un atterrissage forcé, ou qui s’escrime à parfaire son anglais dans des scènes d’une légèreté salvatrice.

Il y a quelque chose de déroutant, voire de décalé dans ce portrait. De Gaulle y apparaît parfois vulnérable, presque benêt face à l’arrogance des Alliés, ou perçu comme un perdant magnifique par l’entourage de Churchill. Ce ton, oscillant entre le thriller politique et le film d’action sensoriel, finit par emporter l’adhésion. On s’attache à ce rebelle qui refuse la capitulation quand tout, autour de lui, hurle à la défaite. Le travail sur les clairs-obscurs souligne cette solitude de chaque instant, ce jeu de miroirs entre l’homme de Londres et ses alliés de circonstance.
Le sang et l’espoir
Le récit revient sur plusieurs événements historiques de cette période charnière, dont l’attaque de la flotte française en Algérie et ces 1 300 morts que le gouvernement de Vichy impute à la trahison de De Gaulle. C’est dans ce climat délétère que la France libre tente d’exister. Des négociations fiévreuses dans des caves londoniennes aux étendues poussiéreuses du Tchad et du Cameroun, le spectateur suit la lente cristallisation d’une armée de l’ombre.

Le casting, d’une densité rare, donne corps à cette épopée : Niels Schneider en général Leclerc, Benoît Magimel, impérial, en Pierre Koenig, ou encore Mathieu Kassovitz prêtant ses traits à l’amiral Darlan. Même si le jeu flirte parfois avec une certaine théâtralité – pour ne pas dire la parodie –, celle-ci finit par servir le lyrisme de l’époque. Les scènes de combat, d’une intensité rare, nous projettent dans la poussière et les flammes, rendant palpable le sacrifice de ceux qui commencent à tisser la toile de la Résistance.

L’âge de fer réussit ce tour de force : transformer un épisode déjà bien connu en un suspense haletant. En s’appuyant sur les travaux de l’historien Julian T. Jackson, Baudry signe une œuvre vibrante qui ne se contente pas de raconter la guerre, mais qui interroge la désobéissance. « Je me suis demandé quel genre de personne il fallait être pour refuser de se soumettre en 1940 », confie le réalisateur dans un communiqué. La réponse tient dans ces deux heures de cinéma total, où l’on finit par comprendre que, pour atteindre l’âge d’or, il a d’abord fallu forger son destin dans le fer et le sang.