Critique

[Festival de Cannes 2026] Histoires parallèles : un casting triomphal dans un récit étouffant ?

15 mai 2026

Par Robin Negre

Illustration
“Histoires parallèles”. ©Memento

Le nouveau film d’Asghar Farhadi explore la frontière entre fiction et réalité, sans totalement convaincre, malgré un casting exceptionnel.

Introduction

Tout le monde imagine, de près ou de loin, la vie des autres. Le cinéaste Asghar Farhadi s’empare de cette idée dans son nouveau film, présenté en compétition lors de la 79e édition du Festival de Cannes. Dans Histoires parallèles, une romancière à succès écrit un nouveau livre et fantasme la vie de sa voisine d’en face, qu’elle ne connaît pas. Quand un jeune homme, venu pour l’aider, tombe sur le manuscrit, la situation prend une tournure inattendue. 

C’est peu dire que le nouveau film d’Asghar Farhadi était attendu. Le réalisateur iranien primé d’Une séparation (2011), Le client (2016), ou encore Everybody Knows (2018) n’avait plus sorti de film depuis Un héros, en 2021. Cinq ans plus tard, il est de retour sur la Croisette avec Histoires parallèles et son casting entièrement francophone, dans un long-métrage dense, long et intéressant, qui s’embourbe dans un récit peut-être trop riche, au point de noyer certaines des thématiques évoquées.

Isabelle Huppert et Adam Bessa dans Histoires parallèles.©Memento

Un regard hitchcockien

Difficile de ne pas penser, devant Histoires parallèles, à Fenêtre sur cour (1954), l’un des chefs-d’œuvre d’Alfred Hitchcock. Tout le film d’Asghar Farhadi a une allure hitchcockienne, d’ailleurs, dans la façon dont le drame s’insinue progressivement dans le récit et dans la vie des personnages.

Lumière tamisée, huis clos successifs dans deux appartements qui se font face, pluie récurrente et ambiance anxiogène… Le long-métrage est contemplatif. Il utilise les non-dits et la suggestion pour brouiller les pistes.

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Tout part de Sylvie (Isabelle Huppert), l’écrivaine qui épie, de loin, sa voisine (Virginie Efira) et commence à lui imaginer une vie, qu’elle couche sur le papier. Cette dernière travaille dans un studio de bruitage avec deux hommes, interprétés par Vincent Cassel et Pierre Niney.

Quand Adam, en situation précaire, découvre l’histoire écrite par Sylvie, il commence à confondre la fiction de la réalité, et cherche à approcher cette voisine mystérieuse.

Adam Bessa et Virginie Efira dans Histoires parallèles.©Memento

Le film aborde la solitude, la mort, les regrets, la famille et les relations amoureuses, ainsi que l’art et l’écriture. Comment la réalité impacte-t-elle la fiction et comment la fiction peut-elle à son tour impacter la réalité ? Asghar Farhadi pose cette vaste question et construit une intrigue à tiroirs, à la double (ou triple) temporalité, laissant le soin au spectateur de démêler le vrai du faux.

Les notions de fantasme et de voyeurisme sont essentielles. Les inconnus, les innommables et les anonymes deviennent des catalyseurs d’histoires. Le cinéaste arrive à lier ses différentes intrigues et à conduire ses personnages vers un dénouement inattendu, qui bouleverse totalement l’idée préconçue du film. Si l’écriture est incontestablement minutieuse, le long-métrage se perd dans une surenchère explicative et narrative qui lui porte préjudice.

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Certaines pistes intéressantes autour de la création et de l’art sont (malheureusement) balayées d’un revers de la main, Asghar Farhadi faisant le choix de s’attarder sur des thèmes plus graves à mesure que l’intrigue avance. Quand l’obsession et la paranoïa se rencontrent, la situation vire au drame. Le cinéaste étire alors trop son récit et se perd dans le labyrinthe qu’il a lui-même élaboré avec soin.

Pourtant, plusieurs scènes relèvent du petit miracle. Quand les personnages peuvent parler de tout et de rien avec une spontanéité naturelle et un aspect « tranche de vie », le film s’efface, disparaît, presque, et acquiert une authenticité somptueuse, rappelant qu’Asghar Farhadi est un cinéaste organique.

Virginie Efira impériale

À l’écran, le talent ne manque pas. Isabelle Huppert s’impose grâce à sa maîtrise, Vincent Cassel excelle dans la retenue et Pierre Niney s’affiche de nouveau dans un rôle complexe. L’interprétation de Virginie Efira est probablement la réussite majeure du long-métrage. Avec un jeu spontané et un naturel déstabilisant, elle compose un double rôle, entre le réel et le fantasme. Asghar Farhadi confirme aussi son talent de metteur en scène et filme les comédiens et les comédiennes avec grâce et vulnérabilité.

Les corps sont fatigués, usés ; les esprits sont embourbés et seuls l’art et la création permettent aux personnages de s’évader, un court instant. L’utilisation de la photographie, l’inventivité des décors – les appartements, eux aussi labyrinthiques, permettent plusieurs trouvailles de mise en scène – et le rythme des plans et du montage, permettent au cinéaste iranien de filmer « vrai », au risque de se perdre dans la lenteur et la longueur.

Pierre Niney et Vincent Cassel dans Histoires parallèles.©Memento

Asghar Farhadi cherche-t-il à trop en dire avec ses (nombreuses) histoires en miroir et ses récits parallèles ?

Si la thématique de la fiction et de la réalité continue de nourrir l’imagination et l’inspiration des artistes, le film a tout du paradoxe : à la fois trop écrit et en même temps trop spontané, comme un premier jet porté à l’écran, brut, qui propose d’excellentes choses sans s’élever plus haut. Reste une distribution exceptionnelle et la caméra virtuose du cinéaste.

La bande-annonce d’Histoires parallèles.

Histoires parallèles, d’Asghar Farhadi, avec Isabelle Huppert, Virginie Efira, Pierre Niney, d’une durée de 2h19, au cinéma le 14 mai 2026.

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