Présenté ce 20 mai Hors Compétition au Festival de Cannes, La bataille de Gaulle : l’âge de fer est attendu dans les cinémas le 3 juin. L’Éclaireur a eu l’occasion de rencontrer une partie de son équipe. Recherche du personnage, souvenir de tournage, histoire… Le réalisateur, Antonin Baudry, et son acteur principal, Simon Abkarian, nous dévoilent les coulisses d’un film aussi grandiose qu’intime.
Cette édition cannoise est très ancrée dans l’histoire à travers différentes propositions cinématographiques. Selon vous, pourquoi est-ce le bon moment de parler de tous ces récits-là ?
Antonin Baudry : On parle en l’occurrence d’un récit. Je ne peux pas parler pour les autres. Ce qui m’a attiré vers ce film, c’est vraiment la figure du chevalier de Gaulle. Ce n’est pas la Seconde Guerre mondiale. Il se trouve que ça se passe pendant la Seconde Guerre mondiale et, souvent, les guerres ou les crises révèlent des caractères.
Il faut savoir que je n’aime pas vraiment les films historiques. Mon ambition était avant tout d’offrir un film d’aventure et j’ai par tous les moyens essayé d’éviter les codes du récit historique. Il n’y a pas de gens qui parlent lentement ni de musique historique. On est dans autre chose, voire dans le présent.
Simon, vous avez déclaré dans un entretien au Monde que vous prépariez ce rôle depuis 40 ans. De Gaulle vous a-t-il toujours collé à la peau ?
Simon Abkarian : En réalité, quand je parle de préparation, ce n’est pas la préparation par rapport à un film, mais plutôt une réflexion sur mon travail et le métier d’acteur. Comment servir le rôle ? Comment servir le texte ? Comment travailler avec le partenaire ? Comment comprendre la vision du réalisateur ou de la réalisatrice ? Quand j’arrive face à ce marathon-là, qui est un marathon sprinté, en plus, je suis en forme autant physiquement que mentalement. J’ai même envie de dire spirituellement. Je suis prêt à travailler, et cela consiste à laisser le rôle me travailler.

Comment vous êtes-vous préparés à être à la hauteur de cette figure historique que ce soit dans la création ou dans l’incarnation ?
S. A. : Tout part du texte !
A. B. : Tu as raison et tu as tout dit ! C’est avant tout un travail sur l’écriture et la recherche. C’est aussi la maturation ; savoir ce qu’on raconte. Quand on tourne un plan, il faut vraiment comprendre le sens de ce que l’on est en train de faire. Il ne faut pas juste tourner des plans pour tourner des plans. La préparation a été permanente.
C’est aussi un film à hauteur d’homme, intime. Comment parvient-on à créer cette facette du personnage ?
S. A. : Il faut rendre à César ce qui appartient à César. Je parle d’abord de l’écriture. Ensuite, de la personne qui a créé les costumes. Car la silhouette de cet homme-là est importante, ce graphique bien précis qui le raconte, même en contre-jour. C’est aussi un travail de maquillage et de coiffure. Toutes ces personnes ont contribué à la construction du personnage. Le paraître ne suffit pas, mais il est tout de même le messager avant-coureur de l’être.
Avec ce film, je fais une proposition, mais, en réalité, nous l’avons faite tous ensemble. Ma proposition vient du texte. C’est lui qui forge et anime le personnage, avec la complicité et la connivence d’Antonin, bien sûr.

Comment votre collaboration s’est-elle déroulée durant le tournage ? Qu’avez-vous appris l’un de l’autre ?
A. B. : Il y a une vraie confiance entre nous. Il y a quelque chose qui se passe qui, dans le travail, nous permet d’avancer, de comprendre ce que l’on est en train de faire, nous permet d’essayer des choses, nous permet de sentir et nous permet, je crois, d’être justes. Et quand on est juste, on le sent. On le sent tous les deux, d’ailleurs. Le travail sur la voix a été primordial avant le tournage. Il allait nous donner la clé de la porte. On s’est enfermés dans un auditorium de mixage et on a travaillé. J’ai vu le moment où, tout d’un coup, Simon incarnait de Gaulle. Je l’ai vu naître et je crois que c’était un moment heureux. On s’est regardés et on s’est dit qu’on était prêts.
S. A. : Il y a une latitude entre le moment où on n’a rien – c’est-à-dire qu’on récite simplement le texte – et celui où on est dans l’imitation et la caricature. Entre ces deux points, il y avait un large espace où il fallait trouver la juste fréquence pour nous deux. Mon cap, c’est le regard d’Antonin. Souvent, les gens confondent quand les acteurs et les actrices vont vers le réalisateur. Ce n’est pas une chasse aux compliments, mais on cherche plutôt la confirmation de quelque chose que l’on a proposé sur le plateau. Et cette confirmation-là, sur le tournage, passait simplement par un regard ou un signe de la tête.
A. B. : Ce qu’il faut, c’est trouver la musique. Dans cet auditorium, nous avions des archives des discours de Charles de Gaulle. Mais le piège absolu aurait été de les imiter. Il a fallu que l’on trouve notre propre musique. C’est mon rôle en tant que réalisateur. Ma direction d’acteurs se base sur cette sensation.

Selon vous, c’est quoi le rôle ou le film d’une vie ? Est-ce celui qui marque ? Celui dont toutes les critiques parlent ? Celui d’une figure historique comme Charles de Gaulle ?
S. A. : Le rôle d’une vie, je ne sais pas encore. Je vous dirai ça quand je serai mort ! [Rires] Mais, pour moi, c’est un rôle qui me met au carrefour de mon travail. J’arrive à un endroit de ma vie où il y aura un avant et un après de Gaulle. Avec des rôles, on est traversé et ça reste en nous. Ça continuera de me travailler, mais aussi de m’amener la confirmation des choses que je me raconte depuis 40 ans : qu’est-ce qu’un acteur ? Comment fait-on pour jouer ? Le rôle de Charles de Gaulle a mis à contribution les petits savoirs que j’ai en moi ; mes doutes et mes certitudes.
A. B. : Je dirais que c’est la chose dans ma vie que j’ai faite et qui m’a le plus transformé, qui m’a le plus appris et qui m’a le plus travaillé. Ce film a été une odyssée de six ans, et ce n’est pas fini ! [Rires] On ne ressort pas indemne d’une odyssée de six ans, mais on n’en sort pas non plus nu. On sort avec de nouveaux habits intérieurs. Ça a été un long et beau chemin. Je dirais un peu comme Simon : le film a sollicité tout ce que je pouvais donner. Sur le moment, il n’y avait pas de retenue. J’ai tout mis, en permanence : toutes mes ressources de créativité, toutes mes ressources d’endurance, toutes mes ressources d’émotion, toutes mes ressources de regard et d’écoute.
Avez-vous gardé un peu du personnage après la fin du tournage ?
A. B. : Comme je suis en train de monter le deuxième film, je suis pour ma part encore complètement dedans ! Je n’ai pas encore le recul aujourd’hui.
S. A. : Parfois, je me surprends à parler avec beaucoup d’éloquence, parce que ça continue à vous travailler. Le personnage ne m’a fait aucun mal, je n’en souffre pas. Au contraire, ce travail-là ne m’a fait que du bien. Il m’a même fait grandir sur l’endroit de mon travail, mais aussi en tant que personne, vis-à-vis du reste du monde. Il m’a mis devant mes propres faiblesses, mon manque d’érudition. Il faut que je continue à lire, à m’instruire… J’ai encore du chemin à faire parce que je ne suis pas un érudit. Mon érudition vient, avant tout, du théâtre et de mon parcours scolaire. Grâce au théâtre, j’ai pu retrouver l’école, car j’avais dû arrêter à cause de la guerre. Grâce au théâtre, j’ai appris, à travers les grands textes, à penser. J’ai envie de retourner à la lecture. Dès que je finis le Festival de Cannes, je retourne en Auvergne et je me replonge dedans.