Après la mort brutale de son ami Gaspard Ulliel en janvier 2022, l’acteur Jérémie Renier a traversé une profonde période de doute et d’épuisement. C’est une expédition dans le Grand Nord aux côtés de l’explorateur Loury Lag qui l’a aidé à retrouver son souffle. Dans son premier film, « D’un monde à l’autre » (sortie ce 10 juin 2026 au cinéma), le comédien transforme cette traversée physique et intime en un récit poignant sur le deuil et la reconstruction. Interview.
Introduction
18 janvier 2022. Cette date a marqué à jamais la vie de l’acteur Jérémie Renier (Cloclo). C’est en ce jour glacial que son meilleur ami Gaspard Ulliel a chuté sur la neige, suite à une collision avec un autre skieur. Il ne se relèvera jamais.
Dès lors, le comédien va sombrer, jusqu’à mettre sa carrière entre parenthèses. C’est sa rencontre, aussi improbable que décisive, avec l’explorateur de l’extrême Loury Lag qui va l’aider à reprendre le dessus. A la clé : une expédition complètement dingue de 3 400 km en Arctique. Un voyage aussi douloureux qu’initiatique, durant lequel Jérémie Renier va repousser ses limites, physiques comme mentales.
C’est cette « aventure intérieure et extérieure » que l’acteur retrace dans son premier film, D’un monde à l’autre. Un documentaire émouvant et poétique, où il est question de l’infiniment grand, de catharsis et de résilience.
Vous ne prononcez jamais le nom de Gaspard Ulliel tout au long de votre film alors qu’il est pourtant central. Pourquoi ce choix ?
Jérémie Renier : J’avais envie de raconter ce film sans pour autant avoir besoin d’associer un visage ou un nom. Je voulais laisser aux spectateurs la possibilité de se projeter dans cette histoire et de l’interpréter à leur manière. Car pour moi, le deuil est une expérience universelle.
Ma volonté était de parler de quelque chose de plus vaste. Bien sûr, il est question de mon deuil, mais cela aurait pu être celui d’un oncle, d’un enfant ou de n’importe quel proche.
J’avais envie de réaliser un film qui se rapproche davantage du conte initiatique. Et puis il y avait aussi une question de pudeur. Je ne suis pas le seul à avoir souffert et à souffrir encore de cette disparition. Il y a des parents, il y a le fils de Gaspard. Il me semblait important de garder une certaine distance par respect pour eux.
Au fond, la question qui m’intéressait était moins celle de la disparition elle-même que la manière dont on traverse une épreuve. Comment fait-on pour avancer lorsqu’un événement nous bouleverse profondément, qu’il s’agisse d’un deuil, mais aussi une séparation amoureuse ou toute autre blessure de la vie.
Bande-annonce D’un monde à l’autre de Jérémie Rénier
Vous dites avoir voulu frôler les limites pour vous sentir vivant.
Jérémie Renier : Cela pose une question très large : a-t-on besoin, pour se sentir vivant, de caresser les limites ? Je n’ai pas vraiment de réponse.
Ce que je sais, c’est que cette proposition d’expédition est arrivée à un moment de ma vie où je traversais plusieurs épreuves. Il y avait ce deuil qui était venu appuyer sur des endroits déjà fragiles de mon existence. J’avais du mal à reprendre mon souffle, à avoir l’impression qu’il y avait encore des choses à vivre. C’était une forme de dépression, d’épuisement. J’avais surtout besoin de silence.
Je ne connaissais pas Loury Lag. Nous nous étions simplement écrits par mail. J’avais été touché par son livre, par son regard sur la nature et l’écologie, mais aussi par une lettre très personnelle qu’il adressait à son père. Je me suis permis de lui raconter ce que je traversais. Sans le savoir, lui aussi vivait un drame : son père était en train de mourir d’un cancer.
Quand il m’a proposé de partir avec lui, j’ai eu l’impression qu’une main tendue arrivait des étoiles. J’ai vu cette invitation comme quelque chose qui pouvait soit me ranimer, soit me faire disparaître. J’avais le sentiment d’attendre depuis longtemps un signe capable de me sortir d’un état que je n’arrivais plus à traverser. C’est tombé à ce moment-là, et j’ai accepté de manière totalement instinctive.
À quel moment la nécessité artistique a-t-elle pris le relais de la nécessité personnelle ?
Jérémie Renier : Très vite. Quand Loury m’a parlé de son projet, j’ai immédiatement trouvé son parcours et sa quête profondément cinématographiques. Au départ, je voulais surtout faire son portrait, poser mon regard sur lui, essayer de comprendre ce qui le poussait à entreprendre ce genre d’expédition.
La dimension plus personnelle est arrivée ensuite, notamment grâce à mon producteur. Lorsque je lui ai présenté le projet, il m’a dit que ce qui l’intéressait n’était pas tant l’exploit sportif que la raison pour laquelle je voulais partir en Arctique avec quelqu’un que je connaissais à peine. Car quelques semaines après notre rencontre, j’étais déjà en Norvège pour suivre l’entraînement de Loury. Deux mois plus tard, nous étions en Arctique.
A la base, je n’avais pas envie de parler de moi, mais j’ai accepté d’explorer cette piste et cela a eu un effet cathartique très fort dès l’écriture.

Jérémie Renier et Gaspard Ulliel dans le film « Saint Laurent »
Quelle équipe vous accompagnait ?
Jérémie Renier : Le projet reposait sur une toute petite équipe, un financement privé et énormément d’incertitudes. Nous devions partir à une période très précise liée au gel de la banquise. J’ai embarqué avec moi mon ami d’enfance, Fabien Ruyssen, chef opérateur.
Sur place, Loury avait également son propre cadreur. Nous étions très peu nombreux, sans ingénieur du son. Cela compliquait certaines choses mais nous donnait une immense liberté de mouvement. Pour la partie la plus dangereuse de l’expédition, nous avons travaillé avec un cadreur spécialisé dans les environnements extrêmes. Trouver quelqu’un prêt à nous accompagner n’a pas été simple : beaucoup estimaient qu’il serait impossible de rapporter des images dans de telles conditions.
Avez-vous lu des récits d’explorateurs avant de partir ?
Jérémie Renier : Oui, beaucoup. J’ai lu notamment Paul-Émile Victor, mais aussi Penser comme un iceberg d’Olivier Remaud ou encore La Mélancolie de l’ours polaire de Mo Malø. J’ai également énormément appris sur place, auprès des scientifiques, des Inuits et des habitants de ces territoires isolés. Le voyage a duré trois mois et j’en suis revenu avec énormément d’images, mais aussi avec beaucoup d’histoires.
Comment vous êtes-vous préparé physiquement ?
Jérémie Renier : Je suis sportif de nature, mais le véritable enjeu était psychologique. Passer douze à quinze heures par jour en ski nordique dans un paysage qui semble ne jamais changer est extrêmement éprouvant mentalement.
Le froid impose une vigilance permanente et le temps paraît suspendu. J’avais probablement minimisé cette dimension. Au fil des jours, on est littéralement rongé par l’épuisement et par l’immensité du paysage.

Fallait-il aller aussi loin pour ressentir la présence de Gaspard ?
Jérémie Renier : Je ne sais pas. Il existe certainement beaucoup d’autres façons de traverser un deuil. Celle-ci a été la mienne.
Ce qui est étrange, c’est que je ne me suis presque jamais senti aussi proche de Gaspard qu’à ce moment-là de ma vie. Parce qu’il était constamment présent dans mes pensées, parce que j’étais isolé, parce que toute mon attention était focalisée sur cette traversée intérieure autant qu’extérieure.
Même aujourd’hui, c’est étrange de parler de lui. Certains deuils ne se terminent jamais vraiment. On apprend simplement à vivre avec eux.
Qu’espérez-vous que les spectateur·rices ayant traversé un deuil retiennent de ce film ?
Jérémie Renier : Je repense souvent à un petit garçon de neuf ans rencontré après une projection. Il est venu me dire qu’il comprenait ce que j’avais ressenti parce qu’il avait lui aussi perdu son chien et son petit frère.
Quelques jours plus tard, sa mère m’a écrit pour me remercier. À ce moment-là, je me suis dit que si ce film pouvait créer du lien, de l’espoir et du dialogue à partir de la douleur, alors il avait atteint quelque chose de précieux.
L’Arctique semble devenir un personnage à part entière dans le film. Qu’avez-vous ressenti là-bas ?
Jérémie Renier : C’est un endroit unique au monde. On a l’impression d’arriver sur une autre planète, avec un autre rapport au temps, au danger et à la mort.
La beauté est saisissante, presque irréelle. Mais en même temps, chaque erreur peut être fatale. Très vite, on comprend que l’on n’est pas censé être là. Après l’émerveillement initial, l’épuisement s’installe. On est peu à peu absorbé par cet environnement. C’est une expérience extrêmement difficile à décrire avec des mots.
Le film évoque également les conséquences du réchauffement climatique. Qu’avez-vous observé sur place ?
Jérémie Renier : Ce n’est pas seulement la fonte des glaces qui s’accélère. Les conditions climatiques deviennent beaucoup plus instables. Loury Lag a dû faire face à des vents contraires et à des mouvements de glace imprévus qui ont considérablement ralenti sa progression. Les périodes de gel sont plus courtes et les équilibres naturels sont profondément perturbés.
Cette expérience vous donne-t-elle envie de repartir à l’aventure ?
Jérémie Renier : L’aventure n’est pas vraiment terminée. Accompagner ce film est déjà une aventure en soi. Mais c’est vrai qu’à peine revenus, nous nous demandions déjà où nous pourrions repartir.
Ce projet m’a offert une immense liberté de création : celle de me laisser porter par la vie tout en essayant de la filmer. Et puis il me permet aussi de continuer à faire vivre l’ami que j’ai perdu. Et cela a énormément de valeur à mes yeux.
D’un monde à l’autre
Un film de Jérémie Renier
Sortie au cinéma le 10 juin 2026