Présenté en compétition au Festival international du film d’animation d’Annecy, Decorado suit les pérégrinations d’Arnold, une souris au chômage en pleine crise existentielle. À cette occasion, L’Éclaireur a rencontré son réalisateur, Alberto Vasquez, afin de parler de ce film inédit ; une proposition entre fable fantastique et trip sous champi social.
Une première question mérite d’être posée quand on finit ce trip complètement fantastique et cynique qu’est Decorado. Comment ça va, Alberto Vasquez ?
Écoutez, je vais super bien parce que le film est terminé ! [Rires] Je suis ravi du résultat. Je traverse une phase de ma vie qui est très belle, qui me plaît beaucoup. Je ne travaille plus en ce moment, mais je dois avouer que j’aimerais me prendre une belle et longue pause après l’aventure Decorado. Je suis également très content d’être à Annecy avec toute mon équipe. Le Festival est un très beau rassemblement. C’est LA grande fête du cinéma d’animation. Il y a plein de jeunes, des étudiants qui sont plein d’enthousiasme, les salles de cinéma sont remplies… Et cette reconnaissance en compétition, c’est quelque chose de collectif.
Je suis aussi ravi que le film sorte en France après sa diffusion aux États-Unis. Tout va bien, même si, quand on voit le film, on comprend qu’il y a une sacrée dose de cynisme et d’obscurité. [Rires] Car c’est ce qui m’intéresse dans mon travail : je veux parler des problématiques actuelles, toujours par le biais de la métaphore et du fantastique.

Quel a été le point de départ de ce film ? Est-ce une image, un personnage, un thème ?
En réalité, c’est un processus qui a été très long, même si le film s’est fait en seulement quatre ans. Tout remonte à 2012. À l’époque, je travaillais la BD, c’est de là que je viens. J’ai toujours représenté des animaux qui traversent des crises existentielles. Puis, en 2016, je réalise le court-métrage Decorado en noir et blanc, qui est d’ailleurs projeté à Annecy. Une fois que cette histoire est terminée, pour moi, Decorado est terminé. Mais le fait est que je connaissais déjà le coscénariste de Decorado et que l’on s’était projeté. Au départ, nous avions l’idée d’une série autour de ces mêmes personnages. Nous avons beaucoup échangé pour développer de nombreuses trames, des épisodes différents, plusieurs personnages, mais le projet n’a finalement pas abouti.
Mais il fallait faire quelque chose de ce travail accompli, de tous les échanges qu’on a construits. C’est pour cette raison que nous avons décidé de nous lancer dans le long-métrage. Ce dernier est un mélange de multiples hasards et de rencontres. J’ai aussi d’autres références, comme le cartoon classique, mais aussi les œuvres dystopiques. Ce mélange me permet d’aborder ce qui m’intéresse, c’est-à-dire les problématiques qui m’angoissent.
C’est un film hautement cynique qui parle de préoccupations sociales, notamment du capitalisme. Pour vous, peut-on dire que c’est un film engagé ?
C’est un film qui parle de notre société, mais il parle aussi de moi. C’est un film aussi personnel que social. Je voulais avant tout aborder le principe du rôle ou du masque que l’on revêt au quotidien dans un contexte professionnel, familial ou amical. Face à cela, je voulais aborder la question de la superficialité de la société, que ce soit par la question de l’IA, des réseaux sociaux ou des méga-entreprises qui vont détenir toutes nos données. Je pose la question de la véracité de notre société que l’on peut apporter dans nos vies. C’est ce que j’ai apporté moi-même au film.
Sur la question des thématiques sociales abordées, elles sont assez évidentes. Je parle des crises sociales, médicales, économiques, de la crise du logement aussi. Il est aussi question des gouvernements autoritaires qui pullulent dans le monde actuellement. Decorado est une fable fantastique et fantaisiste qui va mélanger trois tons : l’humour, le drame et la terreur.
C’est aussi un film dystopique, quelles ont été vos sources d’inspiration ?
Pour la référence, on pense évidemment aux classiques de Disney. Pour l’aspect dystopique, ça passe par de grands classiques comme 1984 de George Orwell, Un monde heureux ou The Truman Show. Je me suis aussi beaucoup inspiré de la série britannique des années 1970, Les prisonniers.
On peut aussi y voir Matrix, non ?
Ce n’est pas la première fois que l’on me le dit, mais je ne suis pas franchement fan de la franchise, si je peux être honnête. Mais c’est qu’il doit y avoir quelque chose en fin de compte. J’ai surtout envie que l’on retienne la forme cynique et noire que l’on retrouvait dans les œuvres de Luis Buñuel.
Decorado vous a-t-il permis de vous libérer, de finalement vous sentir mieux dans la société, grâce à la catharsis que permet le cinéma ?
En réalité, un petit peu ! C’est un film qui pose beaucoup de questions sans amener beaucoup de réponses. En même temps, j’essaie d’apporter mon point de vue et mes réponses sur l’aspect fondamental des vraies relations en opposition à la superficialité. Ce film a aussi été une psychothérapie pour moi, c’est assez évident. [Rires] Je suis Arnold, mais c’est aussi le public, dans le sens où c’est à travers son regard que l’on découvre ce monde et cette histoire. J’ai pu développer toutes ces idées qui m’inquiètent et me passionnent grâce à ce ton fantaisiste qui donne son identité au film.

Je suis particulièrement inquiet face à toutes les dérives clairement facistes du monde actuel et du contrôle social qui est incarné par ALMA dans le film. Cette société est d’ailleurs un mélange entre Google, Amazon et Mosanto. C’est une forme de catharsis, car j’ai pu y mettre toutes mes peurs, mais c’est surtout mon point de vue qui me permet d’affirmer que ce qui peut nous sauver c’est la véracité des relations. Je pense profondément que la seule chose qui peut nous sauver, c’est l’amour.
L’animation est-elle le meilleur vecteur pour parler de ces thèmes à la fois sociaux et intimes ?
C’est un très bon vecteur. Pour moi, c’est celui dans lequel on peut mettre le plus de poésie et de symbolique, notamment grâce au langage métaphorique. Il offre aussi une très grande liberté, autant dans les thèmes que dans la technique. Beaucoup plus que le cinéma en prises de vues réelles ou que la BD. Tout ce que l’on peut imaginer, on peut l’illustrer, donc on peut l’animer. On a une pluralité de moyens qui est assez délicieuse et qui permet d’atteindre des objectifs uniques. L’animation est très puissante, mais c’est aussi mon monde, je viens de ce milieu. Je suis un dessinateur avant tout. C’est ma façon de penser et de vivre. Le dessin est un langage universel, et c’est dans cela que je trouve toute ma richesse. La langage du dessin et de l’animation m’aide à comprendre le monde actuel, ça m’aide à interpréter. Je ne cherche pas à faire le film parfait, c’est impossible. Ce que je cherche, c’est donner à mes films une identité propre et travailler cette patte. C’est mon outil pour appréhender le monde.
Un dernier mot sur la fin, sans spoilers. C’est une fin ouverte, mais quelle est votre interprétation ?
Chaque spectateur ou spectatrice se fera sa propre idée. Pour moi, c’est une fin ironique et cynique dans laquelle il y a un humour noir indéniable. Ce ton était pour moi nécessaire, c’est presque comme un outil de défense face au monde dans lequel on vit. L’humour noir fait partie de l’humour et il est à mon sens nécessaire pour survivre à notre époque. C’est aussi une fin qui met en avant l’importance des relations authentiques et qui aide à se créer son propre “decorado”, son propre décorum. À travers ces relations authentiques, on pourrait, selon moi, se créer notre propre “decorado” au sein d’un autre “decorado” bien plus ample et social ; un grand théâtre, en somme.