L’acteur incarne un réalisateur autoritaire et toxique dans le nouveau film de Rodrigo Sorogoyen présenté en compétition au Festival de Cannes.
Introduction
Serait-ce la meilleure performance de Javier Bardem depuis No Country For Old Men (2007) ? Sous la direction de l’Espagnol Rodrigo Sorogoyen (connu récemment pour As sestas ou la série Arte Los años nuevos), le comédien est flamboyant dans le rôle d’un homme essayant de reprendre contact avec sa fille après des années d’absence.
Maîtrisé, inventif, rythmé, puissant, L’être aimé est une grande réussite. Présenté en compétition au Festival de Cannes 2026, le film pourrait bien offrir à Javier Bardem une nouvelle reconnaissance de la part de la profession.

Esteban Martínez est un cinéaste espagnol plébiscité et reconnu. Après des années à l’étranger, il revient en Espagne pour le tournage de son nouveau film. Il reprend contact avec sa fille Emilia, actrice, et lui propose le rôle principal. L’être aimé est une exploration concrète des rapports père-fille.
Un film qui traite de l’absence, des regrets et des souvenirs, tout en prenant comme contexte principal le tournage d’un film d’époque. À mesure qu’Emilia découvre un père qu’elle n’avait plus vu depuis 13 ans, elle observe le comportement autoritaire et toxique de cet homme au fort caractère, dans le cadre professionnel comme privé.
Le cinéma, un prétexte
L’être aimé n’est pas un film sur le cinéma. Les longs-métrages qui mettent en scène des tournages de films peuvent tomber dans l’écueil de la simple démonstration technique. L’œuvre de Rodrigo Sorogoyen évite cet aspect en restant focalisé sur la relation père-fille. Le cinéma en devient un prétexte, une simple coïncidence. La profession d’Esteban Martínez aurait pu être tout autre. Ce qui intéresse le réalisateur, c’est de montrer comment les rapports humains et familiaux sont affectés par le passé, sans toujours pouvoir être sauvés par le présent.
Si L’être aimé n’est donc pas un film qui parle de cinéma, il s’agit tout de même d’un film de cinéma, grâce à la réalisation époustouflante de Rodrigo Sorogoyen. Utilisant tous les moyens à sa disposition pour mettre en scène son histoire – parfois même à l’excès, avec quelques effets de style trop prononcés –, le réalisateur fait de son film une œuvre sensible, belle, qui hurle son amour pour l’art en mouvement à chaque scène. De son prologue fantastique (une simple discussion qui dure) à une séquence absolument virtuose de tournage qui contient toute l’âme du film, L’être aimé est un véritable objet cinématographique.

La relation père-fille
Comment parler à sa fille après des années d’absence ? Comment écouter un père qui revient ? L’être aimé adopte un double point de vue : celui d’Esteban, mais aussi celui d’Emilia. Une idée posée dès le prologue, lors d’une longue discussion entre les deux personnages au cours de laquelle la caméra joue avec cette notion de double point de vue. Avec une mise en scène minutieuse, Rodrigo Sorogoyen filme les regards en positionnant sa caméra derrière les personnages. La tête et la nuque d’un protagoniste cachent ainsi une partie du visage de l’autre, évoquant cette difficulté à communiquer et ce besoin, pour les deux, d’affirmer leur propre vérité.
L’être aimé ne cherche pas à définir un protagoniste ni un antagoniste. Le film montre les doutes et les maladresses des deux personnages, avec sincérité et équité. Toutefois, le long-métrage insiste sur les aspects les plus autoritaires d’Esteban. Avec son fort caractère, il abuse de sa position de réalisateur (et de père) et tombe dans la toxicité. Javier Bardem livre alors une performance époustouflante.
Duo d’acteurs au sommet
On se souvient du Javier Bardem mutique de No Country For Old Men, ou du Javier Bardem explosif de Dune. Dans L’être aimé, il réalise un exploit : s’effacer totalement pour laisser son charisme et son aura prendre le relai. Son jeu est brut, naturel, authentique. Jamais dans l’excès – malgré les excès du personnage –, toujours dans la justesse, le comédien est immense.
Face à lui, Victoria Luengo arrive à tenir la distance et incarne avec passion le rôle d’une fille aussi désemparée que sûre d’elle, qui ne se laisse jamais faire malgré la place et l’autorité affirmée de ce père imposant.

On pourrait reprocher à L’être aimé d’être presque « trop parfait ». La maîtrise est totale à tous les niveaux, au point que rien ne dévie vraiment, rien ne dépasse, rien ne sort du cadre. Rodrigo Sorogoyen est un cinéaste de la minutie et de la perfection qui convoque toute la richesse du 7e art pour raconter son histoire.
Beauté des plans et de la mise en scène, écriture limpide et assurée, prestations mémorables… Quand tous les éléments s’accordent, le cinéma devient un petit miracle qui ne laisse pas indifférent et qui marque profondément.
L’être aimé, de Rodrigo Sorogoyen, avec Javier Bardem, Victoria Luengo et Raúl Arévalo, d’une durée de 2h15, au cinéma dès le 16 mai 2026.