Critique

[Festival de Cannes 2026] L’affaire Marie-Claire : anatomie d’un procès historique

19 mai 2026

Par Agathe Renac

Illustration
“L’affaire Marie-Claire” est présenté en Séances spéciales au Festival de Cannes. ©Marie-Camille Orlando/Quad/Fam/ADNP/Gaumont/France 3 Cinéma

Présenté en Séances spéciales au Festival de Cannes, le long-métrage de Lauriane Escaffre et Yvo Muller restitue le huis clos électrique du procès de Bobigny. Une œuvre politique d’une brûlante actualité, portée par la justesse de Charlotte Gainsbourg et Cécile de France.

Introduction

« Laissez-nous voter notre santé publique », scandent des femmes devant le tribunal. C’est sur ce tumulte de rue que s’ouvre la chronique d’un séisme social. L’affaire Marie-Claire, c’est le genre de récit que l’on connaît sans vraiment le connaître. De ces procès qui ont marqué l’histoire avec un grand H, mais dont les détails nous échappent. Conscients de son importance et de ses enjeux toujours très actuels, Lauriane Escaffre et Yvo Muller ont décidé de nous faire (re)vivre cette affaire qui a tout changé. Le long-métrage nous renvoie dans les années 1970.

Cécile de France, d’une justesse bouleversante, incarne Michèle Chevalier. Une nuit, la police fait irruption à son domicile pour l’embarquer avec sa fille adolescente, Marie-Claire. Lors de l’audition, cette mère célibataire endosse toutes les responsabilités pour protéger son enfant. Elle l’affirme : c’est elle qui a tout organisé. Son crime ? Avoir permis à sa fille de 16 ans d’avorter. Nous sommes en 1972, et à la barre se succèdent celles qui ont refusé de plier : Michèle, Marie-Claire, mais aussi Micheline Bambuck, accusée d’avoir provoqué l’intervention, et Lucette Duboucheix, l’amie fidèle qui leur a prêté main-forte, malgré ses convictions anti-IVG.

Le nerf de la guerre

À travers ce procès, le film démonte avec une précision clinique la violence sociale de l’époque. Une réalité sordide où mettre fin à une grossesse clandestine coûte 1 200 francs à une femme qui en gagne à peine 1 500 par mois. « Les femmes riches, elles vont en Suisse », résume froidement Michèle. Le long-métrage souligne, aussi, l’effroyable injustice masculine de cette France sous le joug de la loi de 1920 : le garçon qui a violé l’adolescente s’en tire indemne, avant de la dénoncer cyniquement pour avoir avorté.

L’affaire Marie-Claire.©Marie-Camille Orlando/Quad/Fam/ADNP/Gaumont/France 3 Cinéma

C’est là que le long-métrage déploie sa véritable envergure, en documentant la contre-offensive méthodique de Gisèle Halimi, très justement incarnée par Charlotte Gainsbourg. « Je vous le redis, personne ne s’excuse. Sinon, tout s’effondre », martèle l’avocate à ses clientes. Sa ligne de conduite est claire, presque révolutionnaire pour le prétoire : « On ne fera pas votre procès, mais le procès de la loi. » Lorsque sa cliente s’inquiète – « Qu’est-ce qu’on risque ? » –, sa réponse fuse : « C’est quitte ou double : la relaxe ou la peine maximale. » Le collectif Choisir tremble devant les risques d’une telle incandescence, craignant à juste titre de briser la vie de Michèle en l’envoyant derrière les barreaux pour l’exemple.

Le verbe contre le pathos

Mais Gisèle Halimi voit plus loin. Pour « déboulonner cette fichue loi », elle orchestre une guerre totale, à la fois médiatique et populaire. Elle entraîne Simone de Beauvoir dans la bataille et bouscule l’opinion dans Paris Match. Elle impose une stratégie disruptive, exigeant des témoignages d’hommes et de célébrités à la barre, et cherchant même l’appui de religieux pour fissurer le front anti-IVG. À gauche comme à droite, la classe politique fait alors bloc contre l’avortement. « Gisèle, le combat que tu mènes, c’est David contre Goliath », la prévient le biologiste Jacques Monod. Un avertissement imagé qui résume ce pari (très) risqué.

L’affaire Marie-Claire.©Marie-Camille Orlando/Quad/Fam/ADNP/Gaumont/France 3 Cinéma

Le grand mérite de Lauriane Escaffre et Yvo Muller est d’éviter constamment le piège du pathos lourd ou didactique. L’affaire Marie-Claire respire grâce à des dialogues d’une subtilité rare, truffés de tendresse, de sensibilité et même de touches d’humour inattendues qui allègent la tragédie sans jamais la désamorcer. Le travail esthétique est tout aussi admirable : la patine des éclairages, la justesse des costumes et le ballet des voitures d’époque reconstituent les années 1970 sans aucun fétichisme.

Le récit s’enrichit judicieusement des va-et-vient entre le tumulte du tribunal et l’intimité de Gisèle Halimi. On y découvre ses failles, ses racines familiales, les sources profondes de sa colère, mais aussi la violence feutrée de son propre cercle, incarnée par une mère rigide lui jetant au visage : « Tu défends des salopes. »

L’affaire Marie-Claire.©Marie-Camille Orlando/Quad/Fam/ADNP/Gaumont/France 3 Cinéma

Au tribunal, les plaidoiries et les interventions de Simone de Beauvoir ou de Jacques Monod inspirent. Et quand la formule d’époque affirmant de manière définitive que « le destin des femmes est la maternité » résonne dans le tribunal, le film se déleste de son habit de reconstitution pour jeter un regard sur notre propre époque. Car, en 2026, on se surprend à penser que le vernis a changé, mais que les questions soulevées par Gisèle Halimi dans les années 1970 restent d’une brûlante actualité.

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Journaliste