C’est l’un des plus beaux films de 2026. « La Gradiva », premier long-métrage solaire de la réalisatrice Marine Atlan, réinvente la chronique adolescente à travers le périple d’une classe de lycéens en voyage scolaire entre Naples et Pompéi. Parmi les excellents jeunes acteurs qui font leurs premiers pas à l’écran dans cette fresque chorale récompensée à Cannes, le magnétique Mitia Capellier-Audat. Interview d’une nouvelle voix révoltée.
Introduction
Il est 19h lorsque nous appelons Mitia Capellier-Audat. La journée a été très longue. L’acteur de 24 ans a passé tout son après-midi à donner des interviews tandis qu’à l’aube, il participait au blocus d’une université. Répéré lors d’une manif du 1er mai, le jeune étudiant en sociologie fait ses premiers pas de comédien dans le très beau film de Marine Atlan, La Gradiva, récompensé à Cannes du Grand Prix de la Semaine de la Critique. Il y incarne James, un élève de terminale aussi magnétique qu’insaisissable, autour duquel ses petits camarades gravitent lors d’un voyage scolaire à Naples.
Un premier rôle saisissant de naturel, tout comme les autres comédiens en herbe qui composent ce portrait poétique et éminemment contemporain d’une jeunesse française au coeur battant.
Nous avons interrogé ce talent très prometteur, aussi passionné qu’engagé, sur les coulisses du tournage, le bouillonnement politique de sa génération et la déconstruction des récits initiatiques traditionnels.
Question toute bête, Mitia : quelle est l’origine de ton prénom ?
C’est un prénom russe. En Russie, il y a beaucoup de diminutifs : c’est le diminutif de Dimitri. Mais mes parents m’ont directement donné le prénom de Mitia. On le retrouve dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski, par exemple, ou chez l’écrivain Ivan Bounine.
Mon père est d’origine russe, mais je suis né en France en 2001. J’y ai vécu jusqu’à mes 5 ans, puis ma famille est partie en Russie où j’ai grandi jusqu’à mes 18 ans, moment où je suis revenu en France pour suivre mes études supérieures.
Comment s’est passé ton casting pour La Gradiva ?
J’ai été repéré en manifestation. C’était une première expérience pour presque tout le monde. À la base, je pensais postuler pour le rôle de Toni, qui a finalement été incarné par Colas Quignard.
Lors du premier casting, il y a eu un entretien sur ce qui animait notre génération. Et ça s’est transformé en discussion très politique parce cela s’inscrivait dans un contexte particulier : le casting avait lieu le lendemain de l’occupation de la Sorbonne, où il y avait eu 80 arrestations. J’avais été directement confronté à la répression policière juste avant de venir, donc j’en ai énormément parlé.
Tu es très engagé depuis tout jeune. Quel a été le déclic ?
Il est né d’un déclic collectif. Je fais partie de cette génération marquée par les marches pour le climat, une cause globale et existentielle. La timidité des réponses politiques m’a déçu. Puis il y a eu le mouvement Black Lives Matter, plus offensif, qui a accéléré ma prise de conscience sur l’intensité des violences sociales invisibilisées.
Aujourd’hui, la mobilisation lycéenne m’impressionne : elle dépasse les simples revendications scolaires pour exprimer un ras-le-bol global face à un système. J’invite tout le monde à y participer : on ne peut pas laisser la jeunesse et les quartiers populaires porter seuls ces combats pour des exigences de justice qui nous concernent toutes et tous, travailleurs ou ruraux.
Ton personnage, James, est ambigu et fascinant. Est-ce que la réalisatrice Marine Atlan te l’avait présenté comme tel ?
Oui, totalement. Marine me l’avait vraiment présenté comme un objet de désir sur lequel tout le monde projette ses fantasmes. Mais pour l’humaniser un peu — parce que c’est quand même un mec qui exerce une forme de domination de par sa position sociale —, je m’imaginais qu’il était au fond assez triste. Il n’existe que par le regard des autres et fait reposer toute sa confiance sur l’avis qu’on a de lui. C’est pour ça qu’il veut toujours plaire.
Est-ce qu’il y a des films ou des œuvres d’art qui t’ont inspiré pour ce rôle ?
Il y a eu Théorème de Pasolini pour jouer cet objet de désir, et Mort à Venise de Visconti. L’idée était de travailler la démarche, la manière d’agir en étant regardé, tout en ayant l’air de s’en foutre un peu. De mon côté, je n’étais pas du tout comme ça dans la vie : c’est grâce à la coordinatrice d’intimité que j’ai réussi à jouer cela. Aujourd’hui, cette confiance en moi que j’ai développée pour le rôle me sert au quotidien, ça m’a beaucoup changé.
À l’inverse de la pesanteur d’un voyage scolaire, le film a des accès de liberté dans la ville, mais aussi dans les dialogues qui sont très légers. Avez-vous improvisé ?
L’improvisation s’est surtout faite durant le travail de préparation. Pendant les répétitions de groupe, pour créer de la cohésion, on jouait les grandes scènes et Marine nous laissait improviser avec la co-scénariste Anne Brouillet. Elles observaient ce qui fonctionnait ou pas, tout en veillant à ce qu’on reste proches du squelette original de la scène.
En revanche, les scènes à deux ou trois restaient très écrites. Mais on avait notre mot à dire et on a apporté beaucoup de nous-mêmes à ces rôles. Marine m’a d’ailleurs confié avoir fait évoluer James à mon contact, en le rendant plus politisé et en modifiant un peu son expression de genre.
Sur le côté fluide de ce personnage ?
Oui. Ce qui est intéressant avec James, c’est que sa sexualité – je pense qu’il est bisexuel – n’est jamais un problème ou un sujet. Cela montre qu’on peut très bien vivre sa sexualité tout en allant mal pour d’autres raisons : ses fêlures ne viennent pas de son orientation.
Ça témoigne aussi d’une évolution dans les représentations actuelles : ce ne sont plus forcément les mecs ultra-virils qui sont au sommet de la hiérarchie scolaire, un profil plus atypique peut exercer tout autant de domination.
Avec Colas Quignard, qui joue Toni ton meilleur ami dans le film, vous formez un binôme très contrasté. Comment avez-vous installé ce niveau de complicité ?
C’est assez drôle parce que lors des premiers essais vidéo, on n’arrivait ni à se toucher, ni à se regarder normalement. Colas et moi sommes très différents dans la vie, on ne serait sans doute pas devenus amis en dehors du film.
Marine nous répétait de prendre des cafés ensemble, ce qu’on ne faisait jamais. C’est en arrivant une semaine à l’avance en Italie avec Suzanne qu’on a tissé de vrais liens. Les répétitions avec la coordinatrice d’intimité et le fait de traverser cette aventure ensemble ont brisé la gêne. Aujourd’hui, nous avons une amitié très forte.
Pour toi, est-ce un film queer ?
Lorsque Marine m’en parlait au début, en mettant l’accent sur la relation entre Toni et moi, je pensais tourner un film queer. Mais en travaillant sur le projet, j’ai réalisé que ce n’était pas le sujet principal : les personnages ne sont jamais réduits à leur sexualité. Il y a des figures queer — Suzanne me semble par exemple attirée par Angela lors de la scène de danse —, mais le récit ne se limite pas à ça.
C’est ce qui est précieux : montrer des individus au-delà de leur orientation sexuelle. J’ai grandi en Russie où la représentation des personnes gays était inexistante ou uniquement associée au souffre-douleur et au mal-être. Aujourd’hui, il y a une pluralité formidable dans la fiction, comme dans Sex Education ou Euphoria. Dans La Gradiva, Toni est un jeune homme gay qui n’est pas une victime, mais qui a aussi ses côtés toxiques et participe aux moqueries.
Pour toi qui es très engagé, La Gradiva est-il un film politique ?
Il questionne la reproduction sociale et déconstruit le mythe méritocratique de l’Éducation nationale. Le personnage de Mme Mercier (joué par Antonia Buresi) incarne une passion, une volonté de créer des ponts avec les élèves, mais elle se heurte à une institution coercitive. Et son attitude envers Toni et James est très inégale en fonction de leurs origines sociales. Cette désillusion résonne directement avec les blocages lycéens actuels : le film a su capter les aspirations d’une jeunesse nourrie par différents mouvements sociaux.
La façon dont Marine filme les adolescents est subversive : elle ne les caricature pas, ne les infantilise pas, mais les traite à leur hauteur avec toute leur complexité et leur hétérogénéité. Cela tranche avec le discours médiatique dominant qui dépolitise souvent la jeunesse. Sur le terrain, les jeunes font preuve d’une conscience politique aiguisée, qui refuse de reproduire les injustices qui ont pu toucher leurs parents.
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Est-ce qu’il y a une chanson qui te fait immédiatement penser au film ?
Il y a Théodora, qui figure dans la bande originale. Mais pour construire le personnage de James, je m’étais fait une playlist que j’écoutais en boucle, dans laquelle figurait beaucoup de titres du rappeur Damso, pour travailler ce rapport de détachement et de consommation vis-à-vis des relations amoureuses que James entretient au début du film.
Qu’est-ce que tu aimerais que les spectateurs et spectatrices retiennent après avoir vu le film ?
J’aimerais qu’on comprenne que cette jeunesse est pluraliste et qu’il faut renoncer à porter sur elle un regard moralisateur. La trajectoire de Toni montre une responsabilité partagée par tous et personne à la fois. J’espère que cela incitera davantage d’artistes à donner une vraie agentivité à la jeunesse et à prendre au sérieux ses interrogations, au lieu de masquer les failles institutionnelles qui l’entourent.
Quels sont tes prochains projets ? On imagine que les propositions se bousculent après le triomphe au festival de Cannes.
J’ai rejoint une agence et j’ai passé plusieurs castings, mais rien n’est concrétisé pour le moment. J’espère pouvoir tourner à nouveau, explorer d’autres univers pour me prouver que je peux interpréter des personnages très différents du cinéma d’auteur.
Cela dit, le cinéma ne constitue pas l’unique centre de ma vie : je suis avant tout étudiant et militant, c’est là que se situe mon ancrage principal.
La Gradiva
Un film de Marine Atlan
Avec Antonia Buresi, Mitia Capellier-Audat, Colas Quignard, Suzanne Gerin
Au cinéma le 21 octobre 2026