Entretien

Entre capitalisme et féminisme : la modernité des « Misérables » racontée par ses acteurs

14 octobre 2026

Par Catherine Rochon

Illustration
©Studio Canal

Quatorze ans après la version hollywoodienne, « Les Misérables » investissent à nouveau les salles obscures ce 14 octobre 2026 dans une relecture façon film d’action signée Fred Cavayé. Rencontre avec Camille Cottin, Benjamin Lavernhe et Noémie Merlant, qui prêtent leurs traits aux Thénardier et à Fantine, pour évoquer le processus de création et la brûlante actualité du roman de Victor Hugo.

Introduction

C’est l’un des films événements de cet automne 2026. Budget XXL, casting prestigieux et ambition folle, Les Misérables reprennent d’assaut les salles obscures françaises ce 14 octobre 2026. Avec une adaptation pensée comme un thriller, le réalisateur Fred Cavayé a voulu faire de la traque obsessionnelle de Jean Valjean (Vincent Lindon) par l’inspecteur Javert (Tahar Rahim) le noeud central de cette nouvelle mouture.

Mais autour de ce duo iconique gravitent des personnages tout aussi emblématiques du roman-cathédrale de Victor Hugo. Parmi eux, les ignobles Thénardier (Benjamin Lavernhe et Camille Cottin), rongés par l’avarice, ou encore Fantine (Noémie Merlant), mère célibataire sans le sou qui sombre dans l’extrême pauvreté.

Nous avons rencontré les trois acteurs pour discuter de ces rôles d’une saisissante modernité. 

Est-ce qu’une nouvelle adaptation des Misérables était vraiment nécessaire ?

Benjamin Lavernhe : On pourrait se poser la question, c’est vrai. Mais retourner aux Misérables, c’est une source de réflexion permanente. Au-delà de l’histoire qui est imparable — l’architecture de l’œuvre et le croisement des personnages sont d’une ingéniosité exceptionnelle —, c’est une piqûre de rappel pour ne jamais oublier. Étrangement, même si c’est un roman écrit il y a deux siècles, il nous reconnecte immédiatement à notre époque. Et puis, s’il y a eu des séries récemment en Angleterre ou aux États-Unis, en France, les grandes versions marquantes dans notre imaginaire collectif commencent à dater (Gabin, Ventura…). Il était temps de refaire Les Misérables.

J’imagine que vous avez lu ou relu le livre de Victor Hugo pour le tournage. Qu’est-ce qui vous a frappés à cette relecture ?

Noémie Merlant : Je ne vais pas prétendre avoir lu l’intégralité des 2 000 pages ! Mais c’est très enrichissant de se replonger dans certains passages. Je suis évidemment allée chercher les scènes de Fantine. Ça m’a fait du bien d’apprendre par cœur ses dialogues et les mots que Victor Hugo lui donne. Les avoir en moi pour jouer m’a énormément nourrie.

Benjamin Lavernhe : C’est une vraie source. Au départ, le réalisateur me disait de me méfier, car une adaptation est nécessairement une forme de trahison et qu’on risque de vouloir ajouter trop de choses. Dans une œuvre littéraire, les personnages parlent beaucoup plus qu’au cinéma, il faut donc savoir faire le tri. Mais je l’ai lu à cette occasion et c’était indispensable pour mon travail.

Camille Cottin : Les descriptions et les didascalies d’Hugo sont d’une richesse folle. Quand on est arrivés à la première lecture, Benjamin en était déjà à la page 800 et avait tout annoté ! Je me suis dit qu’ils ne rigolaient pas à la Comédie-Française ! Cela m’a poussée à m’y mettre.

J’ai d’abord commencé la version intégrale, où j’ai adoré découvrir la profondeur du personnage de l’évêque Myriel. Mais voyant que je n’avançais pas assez vite pour le tournage, je suis passée à une version abrégée que je lisais à voix haute à ma fille. Cela m’a énormément aidée, notamment les passages sur la beauté, la douceur et la poésie de Fantine : cela m’a permis de puiser dans cette pureté pour nourrir la jalousie de mon propre personnage.

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Si on met le roman de côté deux secondes pour regarder les actes sous un angle pragmatique : les Thénardier sont-ils de vrais monstres sadiques ou de simples précurseurs du capitalisme actuel ?

Benjamin Lavernhe : Disons qu’ils ont leur petite entreprise avec l’auberge, et ils font tout payer, jusqu’aux mouches que leur chien avale — c’est dans le texte. Ce sont des charognards, des vautours. Dès qu’ils croisent plus faible qu’eux, comme Cosette ou Fantine, ils exploitent cette fragilité. C’est une perversion absolue.

Camille Cottin : Pour eux, il s’agit surtout de survivre, mais au détriment des autres. Ils sont comme les marchands de sommeil actuels. Il n’y a pas chez eux la volonté d’asseoir une domination de classe, mais plutôt une envie viscérale de s’enrichir et de s’extirper de la misère.

Thénardier dans les Misérables

Benjamin Lavernhe : Ils ont aussi une haine et une jalousie maladives envers ceux qui réussissent, de Jean Valjean par exemple lorsqu’il devient Monsieur Madeleine. Ça leur inspire un mépris fou et la volonté d’avoir leur part du gâteau à tout prix.

Camille Cottin : Absolument. Je me souviens de ma première scène, lors d’une distribution de pain où j’aperçois Valjean et Cosette. Dès que mon personnage comprend qu’il est assez riche pour donner aux pauvres, un mépris et une jalousie féroces m’envahissent. Elle veut se dégager de sa propre saleté, mais elle reste engloutie par la misère.

Noémie, la trajectoire de Fantine montre ce qu’une société patriarcale peut faire de pire aux femmes. Avez-vous abordé ce rôle comme un personnage d’époque ou comme un rôle très contemporain ?

Noémie Merlant : Très contemporain. Aujourd’hui encore, les femmes souffrent d’être invisibilisées ou piétinées dans beaucoup de sociétés. Évidemment, il y a eu des progrès — une mère célibataire peut travailler aujourd’hui, ce qui était impossible à l’époque —, mais dès qu’on est en position de faiblesse — que l’on soit une femme, un enfant, une personne handicapée ou immigrée —, la société a tendance à rejeter.

Jouer Fantine permet de réhumaniser ces trajectoires et de rappeler ce qui se passe quand c’est la « loi du plus fort » qui l’emporte. Si c’était la loi de l’amour qui régissait la société, il y aurait moins de misère. Valjean ou Cosette traversent les épreuves parce qu’ils ont reçu de l’amour. À l’inverse, un personnage comme Javert est sombre et intolérant parce qu’il n’en a jamais reçu.

Les Misérables

Sortie en salles le 14 octobre 2026

Un film de Fred Cavayé

Avec  Vincent Lindon, Tahar Rahim, Camille Cottin, Benjamin Lavernhe…

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