Près de dix ans après la déflagration #MeToo, le réalisateur marseillais Robert Guédiguian signe le portrait d' »Une femme aujourd’hui », Juliette, victime de viol. L’occasion d’adresser la question des violences faites aux femmes, mais aussi l’après. Rencontre avec un « optimiste désespéré », qui n’a rien perdu de sa ferveur politique.
Introduction
Juliette (Marilou Aussilloux) a 30 ans, une grande maison à Marseille, un job dans la finance internationale qui l’essore jusqu’à plus d’heure, des parents aimants mais un peu dépassés qui s’inquiètent pour elle (« Pourquoi elle est pas mariée et n’a pas d’enfants ?« ). Elle se déplace en trottinette électrique, écoute le chant des oiseaux pour décompresser le soir et « batifole » avec des hommes rencontrés sur une appli. Bref, Juliette est une jeune femme de son temps. Mais la trajectoire de la battante bascule brutalement lorsqu’un collègue la viole. Confrontée au déni de la société et à ses repères qui vacillent, Juliette doit réapprendre à vivre et se reconstruire après l’inconcevable.
Le conteur marseillais Robert Guédiguian sort de sa zone de confort en livrant Une femme d’aujourd’hui, chronique d’une jeune femme confrontée aux violences sexuelles. Une histoire malheureusement trop banale mais qu’il tente de raconter avec sa pudeur et sa délicatesse habituelles. Nous avons discuté avec le réalisateur pour aborder les thèmes si actuels qui traversent son nouveau film. L’occasion d’évoquer avec le cinéaste engagé ses colères, mais aussi ses espoirs à l’orée de l’élection présidentielle 2027.
Le personnage de Juliette est-il une héroïne représentative de notre époque ou va-t-elle à contre-courant de la société actuelle ?
Robert Guédiguian : C’est une héroïne de notre temps, mais elle se situe aux deux endroits. Elle est dans le courant sur un aspect, et à contre-courant sur un autre. C’est précisément ce qui m’intéresse : c’est l’histoire d’une conversion, le passage d’une attention un peu étourdie au monde à une critique consciente de ce monde.
Peut-on dire qu’elle est la fille spirituelle de Marius et Jeannette – dont les deux interprètes, Ariane Ascaride et Gérard Meylan, incarnent justement les parents de Juliette ?
Robert Guédiguian : J’aime beaucoup cette idée. À travers mes films, je construis une forme de « comédie humaine » en milieu populaire, une sorte de série informelle. Comme les personnages changent à chaque film, je n’ai pas les inconvénients d’une vraie série : je ne suis pas bloqué par la caractérisation. Les jeunes d’aujourd’hui pourraient être les enfants, voire les petits-enfants, des personnages de Marius et Jeannette.
Juliette semble avoir réussi selon les critères actuels : argent, belle maison… Pourtant, elle ressent un vide. À quel moment la réussite sociale cesse-t-elle d’être une promesse de bonheur ?
Robert Guédiguian : Très vite, selon moi. Une réussite individuelle ne m’intéresse pas si elle ne s’accompagne pas d’une réussite collective. Si elle ne participe pas au bien-être de la société tout entière, elle n’a pas beaucoup de sens. Il faut arriver à tenir les deux bouts : moi et les autres, les autres et moi. Que ce collectif soit le village, la ville, le pays ou la planète, sans ce rapport au monde, il manque l’essentiel.
Le film aborde la question de la reconstruction et de la réparation. Pourquoi avoir choisi cet angle ?
Robert Guédiguian : Je déteste la complaisance avec le malheur et la crise. J’en ai assez des films qui finissent mal ; je trouve cela déplacé d’utiliser le malheur des autres pour faire un cinéma désespéré. Je veux raconter des histoires où une possibilité de vivre mieux existe, une histoire de reconstruction plutôt que de démolition. J’aime sortir d’un film avec le sourire.
Le viol est le véritable déclencheur de la transformation de Juliette. Pourquoi en avoir fait le point de bascule ?
Robert Guédiguian : Ce n’est pas un déclencheur purement mécanique, mais une réalité extrêmement contemporaine. Il est normal qu’un cinéaste s’empare des grandes questions de son époque. Depuis une décennie, avec le mouvement #MeToo en 2017, la parole s’est libérée de manière spectaculaire.
Quasiment toutes les femmes ont eu à subir, à un moment de leur vie, la domination sexuelle masculine. Pour moi, c’est une violence fondamentale qui relève de la négation de l’humanité de l’autre, au même titre que l’esclavage ou les crimes contre l’humanité. C’est une violence inouïe qui bouleverse tout l’être, et il était crucial d’en parler.
Comment avez-vous abordé la manière de filmer cette violence sans tomber dans le male gaze ?
Robert Guédiguian : Filmer la violence est une question centrale au cinéma. Une grande partie du cinéma d’action tend à faire jouir le spectateur de la violence, ce que je refuse. Comme Pasolini l’a montré, la vraie violence doit être filmée de façon à être presque irregardable. Il ne faut pas complaire le regard masculin. Pour cette scène forte tournée avec Marilou Aussilloux, il n’y a pas de nudité, pas d’artifice : j’ai choisi de filmer son âme, son regard et la réalité de cette négation de la personne.
Pensez-vous que le cinéma a une responsabilité et peut faire évoluer le regard de la société sur les victimes ?
Robert Guédiguian : Absolument, la responsabilité du cinéma est immense. Une certaine tradition cinématographique a banalisé ou érotisé des comportements de domination. Le cinéma et les images en général façonnent les représentations. Il est donc essentiel de montrer la réalité de ces violences et le traitement réservé aux victimes pour faire bouger les mentalités.
Vos personnages cherchent souvent des solutions collectives à des problèmes individuels. Votre optimisme et vos convictions politiques ont-ils évolué ?
Robert Guédiguian : Sur le principe, mes convictions restent intactes : il est indispensable de trouver des issues collectives. Sinon, chacun retourne dans sa cuisine personnelle et fait avec ses propres ingrédients. Si les modalités de l’action changent avec l’époque, l’impératif moral reste le même pour moi.
Le film aborde la mémoire de la guerre d’Algérie et de la colonisation. Pensez-vous que la société française a accompli ce travail de mémoire ?
Robert Guédiguian : Non, clairement pas. Il reste des discours réactionnaires qui osent encore parler des « bienfaits » de la colonisation. La réalité, c’est qu’il s’est agi de massacres, d’accaparement de terres et d’une logique d’expansion capitalistique. Le passé mal digéré continue de polluer notre présent politique et social.
Le personnage incarné par Jean-Pierre Darroussin est à la fois sympathique et raciste. Était-ce une manière de montrer la banalité du racisme ?
Robert Guédiguian : Tout à fait. Il existe un racisme banal qui peut cohabiter avec une forme de générosité apparente. Ce personnage est un homme resté bloqué dans son enfance, lui-même traumatisé par la guerre d’Algérie. Cela montre aussi que dans la guerre, il n’y a pas de vainqueurs indemnes : les bourreaux ou les témoins sont parfois aussi détruits que les victimes.
Comment s’est passée la collaboration avec Marielou Aussilloux pour construire ce personnage de Juliette ?
Robert Guédiguian : Je voulais un personnage très contemporain, qui n’ait pas le même bagage théorique ou idéologique que notre génération. Marilou vient du conservatoire, elle est extrêmement vive, talentueuse et consciente des enjeux sociaux de son milieu. Dès le départ, nous étions sur la même longueur d’onde. Dans son jeu, elle allie une grande précision à une immense liberté.
Quel rôle joue la ville de Marseille dans votre cinéma et dans ce récit en particulier ?
Robert Guédiguian : Marseille permet de raconter le rapport au reste du monde : la mer, l’arrivée, le départ, la Méditerranée, l’Afrique et l’Algérie. La mer est comme un grand écran sur lequel on projette à la fois ses désirs et ses angoisses. C’est un cadre unique pour traiter de ces histoires de métissage et de mémoire.
Comment envisagez-vous la séquence électorale qui s’annonce ?
Robert Guédiguian : Je continue de me battre pour le rassemblement des forces de gauche et anticapitalistes. Même si l’union entre les appareils politiques semble compliquée, elle existe profondément au sein du peuple de gauche. Je me définis comme un « optimiste désespéré » : il faut continuer à croire à une alternative collective, quelles que soient les difficultés.
Une femme aujourd’hui
Un film de Robert Guédiguian
Sortie au cinéma le 21 octobre 2026
Avec Marilou Aussilloux, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin