Entretien

Laetitia Colombani pour Un jour sans femme : “Toutes les femmes ont au moins une raison de faire grève”

22 juillet 2026

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©Dorian Prost

Une grève mondiale des femmes pour lutter contre les violences. Une utopie ? Rien n’est moins sûr. Dans son nouveau roman choral, Un jour sans femme (L’Iconoclaste), Laetitia Colombani imagine une mobilisation sans précédent. Rencontre avec cette romancière qui célèbre la sororité.

Le point de départ de ce roman est un événement historique réel : la grève des Islandaises en 1975. Comment cette mobilisation vous a-t-elle inspirée ?

La journée du 24 octobre 1975 est historique. Si, en Islande, c’est un événement marquant, inscrit dans les manuels scolaires, je n’en avais pas du tout connaissance. C’est tellement inspirant ce que ces femmes ont réussi à faire il y a 50 ans, sans les moyens de communication actuels. Elles ont réussi à se fédérer et neuf femmes sur dix dans le pays ont participé à la grève. Leur mobilisation massive, totalement pacifiste, a permis de faire évoluer les mentalités dans le pays et de provoquer un changement politique durable. Résultat : la loi sur l’égalité a été votée et la première femme a été élue à la tête de l’État quelques années après, en 1980. Ça m’a donné beaucoup d’espoir et je me souviens avoir imprimé un article et l’avoir gardé sur mon bureau, en me disant : “Ça, il faut que j’en fasse quelque chose !”

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Un jour sans femme est un livre choral. Comme dans votre roman La tresse, paru en 2017, vous faites résonner des vécus de femmes vivant aux quatre coins du monde. Comment avez-vous imaginé, construit et nourri ces différentes voix ?

Après La tresse, j’avais très envie de revenir à un récit à la fois choral et international. Mes voyages sont ma première source d’inspiration. Après être allée au Japon, parce que mes livres sont beaucoup lus là-bas, j’avais envie que la société japonaise soit l’un de mes sujets de roman. Lors de mon voyage, j’ai puisé plein d’éléments pour imaginer le personnage de Michiko, une Japonaise qui est écartée par son entreprise après l’annonce de sa grossesse. Même chose pour le continent africain, où j’ai beaucoup voyagé, et l’Amérique du Sud. J’ai voulu choisir un personnage sur chaque continent. J’ai pu me rendre dans tous les pays, sauf au Salvador, parce qu’à l’époque, le pays était encore extrêmement dangereux.

Avant de commencer à écrire, j’ai mené plus d’un an d’enquête. Cette étape du travail me passionne. Je rencontre des gens, je recueille des témoignages et je fais aussi bien sûr beaucoup de lectures. Cela me permet de découvrir et de m’immerger dans des cultures très éloignées de la mienne. Pour la partie au Sénégal, avec le personnage d’Hawa, infirmière française et sénégalaise, j’ai pu rencontrer des associations qui militent contre l’excision. J’ai également eu la chance d’échanger avec Ghada Hatem, chirurgienne et fondatrice de la Maison des femmes à Saint-Denis, qui permet aux femmes victimes de mutilations sexuelles une reconstruction.

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À travers ces quatre femmes, on prend conscience du large spectre des violences patriarcales. Pour les combattre, votre héroïne islandaise, Katla, décide d’organiser une grève des femmes à l’échelle mondiale. Est-ce, selon vous, une utopie fantasmée ou un mouvement qui pourrait voir le jour ?

Par la pluralité des voix, je voulais montrer que, où qu’on soit dans le monde, les femmes subissent des violences. Elles sont de natures diverses, mais elles se manifestent sur tous les continents, dans toutes les cultures, dans toutes les sociétés. Le combat intime et personnel de chacune de mes héroïnes devient un combat commun et politique. À travers ce récit polyphonique, on prend conscience que toutes les femmes ont au moins une raison de se mobiliser, une raison d’être en colère et une raison de faire grève. Ce livre est une utopie… mais réaliste !

L’association World With Women a d’ailleurs lancé un appel à la grève pour le 13 octobre prochain en France, mais c’est en train de se répandre en Espagne aussi, notamment grâce aux réseaux sociaux. Bien sûr, nous n’aurons jamais neuf femmes sur dix dans le monde entier qui seraient en mesure de suivre la grève. Le personnage d’Hawa s’interroge aussi sur le combat des femmes africaines. Les problématiques auxquelles elles sont confrontées ne sont pas les mêmes que celles des Européennes. Mais il y a finalement quelque chose en elle qui va se déployer et la pousser à participer à la grève afin de porter des revendications spécifiques aux femmes d’Afrique, notamment de l’Ouest. Il y a aussi des pays dans le monde où les femmes n’ont même pas la possibilité de prendre la parole en public, donc encore moins de se mettre en grève.

Mais, même si une femme sur deux se mobilisait, ça serait du jamais vu : une grève de 2 milliards d’individus. J’ai envie d’y croire.

Que ce soit dans La tresse, Les victorieuses ou Le cerf-volant, la question des droits des femmes est au cœur de vos romans. Est-ce volontaire de votre part ?

J’ai une fille et je trouve inacceptable d’avoir à lui expliquer que, lorsqu’elle va commencer à travailler, elle sera moins bien payée que ses homologues masculins. Je trouve intolérable de lui expliquer qu’aujourd’hui encore, dans notre pays, il y a une femme qui meurt sous les coups de son conjoint tous les trois jours. Ce livre est un cri de colère… mais c’est aussi un cri d’espoir. Ce qu’ont accompli les Islandaises à l’échelle de leur pays est exemplaire. Il est urgent que le monde change et qu’il devienne un endroit moins violent pour les femmes et les enfants.

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Ce livre est une ode à la solidarité entre les femmes. Comment définiriez-vous la sororité ?

Lors de mes voyages, je rencontre beaucoup de femmes, je parle avec elles et j’essaie de comprendre leurs vécus. Pendant l’écriture de La tresse, j’avais rencontré des petites filles « intouchables » en Inde, qui n’allaient pas à l’école et qui m’ont rapporté leur peur d’être mariées de force. En Argentine, les militantes pour le droit à l’avortement m’ont raconté leur combat. Je me sens proche de ces femmes. Dans mes livres, j’ai envie de raconter ce qu’elles vivent. Pour moi, la sororité, c’est ça : voir en chacune des femmes que je rencontre une sœur et une autre version de moi-même.

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Qu’est-ce qui vous a le plus marquée lors de l’écriture de ce roman ?

J’ai mis deux ans pour écrire cette histoire. Au fil de l’écriture, je me suis sentie de plus en plus en colère et j’ai eu envie de la transformer en une action concrète. J’ai contacté l’UNICEF pour me mobiliser pour les enfants, notamment pour les petites filles qui ne vont pas à l’école, qui sont mariées de force ou qui sont excisées. Ce roman m’a profondément transformée.

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