On ne l’attendait plus… et pourtant ! Il a fallu 17 ans à Kathryn Stockett pour encaisser le succès phénoménal de son premier roman, La couleur des sentiments. Elle est aujourd’hui de retour avec Le Calamity Club, un impressionnant voyage dans le temps lors de La Grande Dépression qui a frappé de plein fouet son Mississippi natal. Rencontre, à l’occasion de sa tournée européenne.
Introduction
Comment résumer la nouvelle fresque éblouissante de Kathryn Stockett ? 1933. La Grande Dépression plonge l’Amérique dans la misère. Surtout les États du Sud, comme le Mississippi. C’est dans ce chaos que grandit Meg, 11 ans. Orpheline, elle subit chaque jour les brimades de la terrible Mrs Garnett et rêve de s’évader pour se réinventer. En parallèle, Birdie, une jeune fille brillante cherche à sauver sa famille de la ruine. Comment ces deux femmes vont-elles arriver à leurs fins ? Quand et comment leurs routes vont-elles se croiser ? Comment cette double intrigue va-t-elle accoucher de la création d’un bordel tenu par les femmes ? Éléments de réponse avec la romancière, quelques minutes avant de monter sur la scène de la Fnac des Ternes.
Le premier sujet qui vient à l’esprit au moment de vous interviewer, c’est évidemment les 17 ans qui se sont écoulés entre votre premier roman, La couleur des sentiments, et celui-ci. Est-ce que ça vous ennuie qu’on se focalise sur ça ?
Pas du tout. C’est normal que ça intrigue les gens, surtout quand on essaie de comprendre le processus de création littéraire, les secrets de la fabrique de l’écrivain. C’est plutôt flatteur, même, comme si vous demandiez à quelqu’un dont vous vous sentez proche : “Alors, qu’est-ce que tu faisais ? Tu étais où ?” C’est vrai que c’est une bonne question finalement ; qu’est-ce que j’ai bien pu faire pendant 17 ans ? Pourquoi ça m’a pris autant de temps ? J’ai d’abord mis l’écriture un peu de côté pour vivre ma vie. Puis, je me suis lancée dans un deuxième roman avec l’idée de faire quelque chose de court, de rapide. Bon… autant vous dire que c’est raté.
En fait, je crois qu’à trop vouloir marcher sur des œufs et écrire un livre plus consensuel afin de me protéger des critiques et des polémiques qui m’avaient fait beaucoup de mal au moment de la sortie de La couleur des sentiments, je me suis un peu perdue. Il faut écrire vrai, sans prendre de pincettes ni porter un masque, sinon ça ne fonctionne pas. J’ai mis du temps à le comprendre et j’ai pas mal tourné en rond. Et puis, un jour, je me suis fait virer de ma maison d’édition. Peut-être en avaient-ils marre d’attendre, je ne sais toujours pas bien la raison. En tout cas, ça m’a mis un coup, j’avais l’impression d’avoir échoué, de trahir ma famille, mes lecteurs. Alors, je me suis assise à mon bureau et j’ai écrit une autre histoire, sur le même sujet, mais avec une perspective différente.
Le fameux mal pour un bien.
Exactement. C’est un bon rappel que l’écriture est un processus mystérieux, parfois long et compliqué. J’ai eu des moments de paralysie, mais je ne voulais pas être le “One Hit Wonder”, la romancière d’un seul livre, alors je n’ai jamais abandonné. Je dois avoir une sorte de TOC ou peut-être simplement que je suis têtue ou folle. Mais tous les écrivains ne le sont-ils pas ?
Le succès est-il la première raison de cette paralysie ?
Après la folie qui a entouré La couleur des sentiments, le succès vertigineux, le changement de statut, l’adaptation au cinéma, il m’a fallu un peu temps pour me remettre à écrire. Et une fois à mon bureau, j’avais l’impression que la pièce était envahie de lecteurs avec les yeux rivés sur moi. Écrire en pensant à comment on va vous lire, ce qu’on va penser, est une terrible sensation qui peut vous submerger. Mais il arrive un moment où vous touchez le fond et vous balayez tout ça d’un revers de la main. Vous pensez simplement à vos personnages et à comment vous allez noircir la page.
Comment est née cette nouvelle histoire, Le Calamity Club ?
C’est une question difficile parce que ça remonte à loin ! Tout a commencé avec le personnage de Meg, une enfant de 11 ans, vivant dans un orphelinat. Ma fille avait à peu près son âge quand j’ai commencé à écrire, et adopter la voix d’une jeune fille m’a semblé presque naturel. Mais, assez vite, je me suis heurtée à un écueil. Je ne veux pas gâcher la surprise, les lecteurs le découvriront par eux-mêmes, mais il est assez vite question d’un bordel qui prête son nom au roman, Le Calamity Club. Je ne voulais pas d’une enfant dans un bordel. D’abord parce que cette idée a été pas mal utilisée ces derniers temps et aussi parce que, personnellement, ça me dégoûtait un peu de la voir évoluer dans ce milieu.
Le bordel a d’ailleurs été l’un des sujets les plus épineux au moment de l’écriture. C’est un lieu d’émancipation pour mes personnages, il y a une forme de beauté, d’humour même là-dedans. Je ne suis pas forcément contre ces endroits à titre personnel, mais je ne voulais surtout pas fantasmer ou promouvoir la prostitution. Pour revenir à la construction du récit, j’ai donc décidé d’adopter, en alternance avec l’histoire de Meg, le point de vue d’un autre personnage, Birdie. C’est avec elle qu’on va suivre de près les aventures du Calamity Club. J’aimais l’idée d’une évolution parallèle de mes deux personnages, avec bien sûr des croisements inévitables.
On sent que vous prenez du plaisir à vous glisser dans la peau de vos personnages.
J’aime prendre une situation, un environnement, une époque et l’observer à travers plusieurs focales à la fois. Et je crois qu’un lecteur recherche cette sensation quand il plonge dans un livre : se glisser dans la peau d’autres personnes, ressentir les choses différemment, voir le monde autrement.
Le Calamity Club se déroule à une période singulière de l’histoire, La Grande Dépression. Quelle place occupe cet épisode dans la mémoire américaine ?
Pour les habitants du Mississippi, le mal est venu bien avant le Krach boursier de 1929. Dès 1927, il y a eu des inondations dramatiques qui ont déplacé presque un million de personnes et ravagé l’État. Ça n’a donc fait qu’empirer les choses. Mais, dans le même temps, c’est une période où a eu lieu un brutal rééquilibrage. Riche ou pauvre, vous étiez presque à égalité face à la Grande Dépression. De cette espèce de chaos ont surgi des initiatives et des personnalités. Dans mon roman, ce sont des femmes qui ont saisi leur chance pour s’élever, conquérir leur liberté, prendre leur revanche. C’est ça, Le Calamity Club.
Votre roman est extrêmement détaillé. Comment avez-vous procédé pour les recherches ?
Il était absolument impossible d’écrire une histoire qui se déroule en 1933 sans savoir à quoi ressemblait une maison, quelle était la valeur du dollar ou que portaient les femmes. Les recherches nourrissent l’histoire.
Comme La couleur des sentiments, Le Calamity Club se déroule dans le Mississippi, votre État de naissance. Pourquoi cet ancrage littéraire ?
Je sais déjà que toute ma vie, j’écrirais sur le Mississippi. Tout simplement parce que je suis constamment tiraillée par la terre qui m’a vu naître. C’est un État d’une beauté incomparable, les gens sont formidables, j’y ai ma famille, mes amis les plus chers. Mais c’est aussi un endroit qui me met en colère, avec un passé terrible, une histoire cruelle, des cicatrices qui ont du mal à se refermer, des instances politiques avec lesquelles je suis en désaccord profond. Ce maelstrom intérieur nourrit ma littérature.
Avez-vous l’impression d’être fidèle à une certaine tradition littéraire du sud des États-Unis, symbolisée par William Faulkner, notamment ?
Dans le Sud, nous vivons avec un fardeau qui est notre histoire. Il y a beaucoup de honte, mais il y a aussi beaucoup de fierté. Et elle est notamment littéraire. Si je devais résumer : mes écrivains préférés viennent du Sud des États-Unis, les politiciens que je déteste le plus viennent aussi du Sud des États-Unis.
Et comment cela se reflète-t-il dans votre écriture ?
Dans cette dichotomie entre honte et fierté, justement. En tant qu’écrivaine du Sud, j’ai toujours l’impression de marcher sur ce fil. Dans l’humour aussi, peut-être, cette ironie, cet humour noir qui peut parfois paraître étrange aux lecteurs. Même si c’est surtout un procédé que j’ai développé égoïstement pour m’amuser en écrivant.
Quelle vision des femmes défendez-vous à travers votre roman ?
Aux États-Unis, les femmes perdent leurs droits un à un, elles perdent le contrôle de leur corps, on les prive de leur liberté. Si les lectrices devaient tirer une chose de mon roman, c’est de se rappeler la lutte de leurs mères et de leurs grands-mères et de continuer à se battre ; c’est de s’accrocher coûte que coûte à ce qu’elles ont. On sous-estime le pouvoir des femmes et le rôle qu’elles ont dans la société.