Entretien

Thélyson Orélien, lauréat du prix du Roman Fnac 2026 : “La littérature devient engagée lorsqu’elle refuse de détourner le regard”

21 septembre 2026

Par Lisa Muratore

Illustration
Thélyson Orélien remporte le Prix Roman Fnac 2026 pour “C'était ça ou mourir”. ©JF PAGA

[Rentrée littéraire 2026] Thélyson Orélien remporte le prix Roman Fnac 2026 pour C’était ça ou mourir. À cette occasion, L’Éclaireur a pu s’entretenir avec l’auteur afin d’évoquer ce vibrant premier roman.

Vous venez de remporter le prix du Roman Fnac 2026 pour C’était ça ou mourir. Qu’est-ce que cela représente pour vous aujourd’hui ?

C’est un prix qui compte beaucoup pour moi, parce qu’il réunit à la fois le regard des professionnels du livre et celui des lecteurs. Il est décerné par 400 lecteurs qui découvrent les romans en avant-première : il y a donc une forme de mérite et d’engagement de leur part. C’est aussi l’un des grands prix de la rentrée littéraire, un prix très prescripteur auprès du grand public. Pour moi, être finaliste signifiait déjà que le livre avait réussi à émerger parmi de nombreux romans, grâce à ceux qui sont directement au contact des livres et des lecteurs.

Comment est née l’histoire de C’était ça ou mourir ? Quel a été le point de départ de ce premier roman ?

L’histoire n’est pas née d’un seul événement ni d’une seule personne. Elle s’est construite peu à peu, à partir des récits que j’ai entendus de personnes en exil que j’ai rencontrées au Canada, de mon entourage, d’associations, et de tout ce que je savais de cette route migratoire.

J’ai beaucoup entendu parler de frontières, de papiers, de familles séparées, de personnes qui avaient tout quitté simplement pour survivre. À un moment, j’ai eu besoin de donner un visage à tout cela. Ce livre n’est ni un témoignage ni une autobiographie. J’ai pris quelque chose de cette mémoire collective de l’exil pour le transformer en fiction et essayer de raconter non pas seulement le migrant, mais l’être humain derrière ce mot.

Thélyson Orélien. ©JF PAGA

Comment expliquez-vous la résonance de votre livre aujourd’hui ?

Je crois que le roman résonne parce qu’il parle de la migration sans commencer par le sujet de la migration. Il commence par un homme et par un désir de vivre. On entend souvent parler des migrants à travers les chiffres, les frontières et les débats politiques. Le roman essaie, lui, de remettre un visage, une voix et une histoire derrière ces mots.

Même si Jonas vient d’Haïti, ce qu’il traverse touche à quelque chose de très universel : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour sauver notre vie, protéger ceux que nous aimons et retrouver une forme de dignité ?

C’était votre premier roman, après d’autres formes d’écriture, notamment la poésie. Qu’avez-vous appris de cet exercice ?

Ce premier roman m’a surtout appris qu’écrire, ce n’est pas seulement avoir une histoire à raconter. C’est aussi apprendre à renoncer, à couper, à réécrire, à écouter ses personnages et parfois à accepter qu’ils nous emmènent ailleurs que là où nous avions prévu d’aller.

À partir de 21,50€

En stock

Acheter sur Fnac.com

J’ai aussi appris la patience. Un roman demande du temps, beaucoup de solitude et beaucoup de doute. Mais surtout, il m’a appris qu’à un moment, le livre ne nous appartient plus tout à fait. Chaque lecteur y entre avec sa propre histoire et lui donne une vie que même l’auteur ne pouvait pas prévoir.

Vous parlez de renoncement dans votre livre, celle de la terre mère. À quoi avez-vous dû renoncer pendant l’écriture ?

À certaines scènes auxquelles je tenais, à de belles phrases qui pouvaient ralentir le récit, parfois même à une idée que je croyais essentielle au départ. Écrire un roman, c’est aussi comprendre que tout ce qu’on aime n’est pas forcément utile au livre. Parfois, il faut choisir le roman plutôt que son propre attachement.

« Quand on quitte un pays, je pense qu’on ne le quitte jamais complètement. On continue de le porter en soi, mais on apprend aussi à le regarder à distance. »

Thélyson Orélien

Diriez-vous que C’était ça ou mourir est un récit engagé ?

Oui, je dirais que c’est un récit engagé, mais pas au sens strictement militant. Mon engagement est d’abord littéraire et humain. Je ne cherche pas à dire au lecteur ce qu’il doit penser. J’essaie plutôt de lui faire vivre une expérience, de le placer au plus près de Jonas, de ses peurs, de ses choix et de son intimité.

Pour moi, la littérature devient engagée lorsqu’elle refuse de détourner le regard. Elle pose des questions, trouve parfois une certitude, mais elle laisse au lecteur sa liberté.

Thélyson Orélien. ©JF PAGA

Vous êtes aussi poète, et la poésie est très présente dans le roman. Quel lien faites-vous entre votre poésie et celle de Jonas ?

Il faut comprendre que la poésie présente dans le roman n’est pas forcément celle de l’auteur : c’est celle du personnage. Jonas est poète et professeur. J’en avais besoin parce qu’il traverse une réalité extrêmement dure. La poésie lui permet parfois de dire ce que la violence seule ne peut pas dire : la mémoire, le manque, la beauté, le paysage, le souvenir. Cette poésie n’est pas là pour embellir la souffrance. Elle sert plutôt à rappeler que, même au milieu du chaos, l’être humain continue de rêver, d’aimer et de regarder le monde.

Votre exil personnel a-t-il nourri votre écriture ? Qu’est-ce que cela a changé dans votre regard d’écrivain ?

L’exil m’a donné une double manière de regarder le monde. Quand on quitte un pays, je pense qu’on ne le quitte jamais complètement. On continue de le porter en soi, mais on apprend aussi à le regarder à distance. Cela a beaucoup nourri mon écriture. Je suis devenu plus attentif à la question de l’appartenance, à ce que signifie avoir une maison, une terre, des repères, ou construire sa vie ailleurs.

Mon exil n’est pas celui de Jonas. Je n’ai pas vécu son périple. Ce qu’il m’a peut-être donné, c’est une sensibilité particulière à ce sentiment d’être entre plusieurs lieux, plusieurs mémoires, et d’essayer de trouver l’endroit où l’on peut enfin dire : ‘‘Ici, je suis chez moi‘‘. J’ai quitté Haïti, comme Jonas, mais je n’ai pas connu la deuxième partie de son parcours.

L’écriture peut-elle aussi être une forme de réparation ? Est-ce qu’elle vous aide à mettre à distance certaines blessures de l’exil ?

Je crois que, pour moi, l’écriture est réparatrice. Elle ne guérit pas tout, bien sûr, mais elle permet de mettre des mots sur ce qui faisait mal en silence. Écrire, c’est prendre une douleur, une peur, une mémoire et lui donner une forme. Cela crée une distance. On ne fait pas disparaître ce qu’on a vécu, mais on peut apprendre à le regarder autrement. Et parfois, ce qui était une blessure personnelle devient une histoire partagée. C’est peut-être là que la littérature soigne le mieux : quand quelqu’un lit vos mots et se dit : ‘‘Moi aussi, j’ai ressenti cela.‘‘

S’il ne devait rester qu’une seule chose de C’était ça ou mourir après sa lecture, qu’aimeriez-vous que le lecteur emporte avec lui ?

Si le lecteur devait emporter une seule chose du livre, ce serait la dignité de Jonas. Malgré tout ce qu’on lui enlève — sa maison, ses repères, parfois même sa solidarité —, il essaie de rester un homme debout. C’est peut-être ce que je voudrais que le lecteur garde derrière chaque exil, chaque frontière, chaque statistique : derrière tout cela, il y a d’abord un être humain qui veut simplement vivre, aimer et rester digne.

À lire aussi

Article rédigé par

Journaliste