Avec Les évadées, Marc Levy imagine un grand roman d’aventure et de suspense porté par deux sœurs jumelles que tout semble opposer. À travers Olivia et Cécile, l’écrivain explore les notions de liberté, de résistance et d’engagement, tout en faisant voyager ses lecteurs entre différents territoires. Pensé comme un véritable défi d’écriture, ce nouveau roman lui a finalement échappé en cours de route, devenant une histoire suffisamment dense pour s’étendre sur deux tomes. Marc Levy revient sur la naissance de ses héroïnes, ses choix narratifs et ce qu’il souhaite transmettre à travers cette nouvelle aventure.
Quel a été le point de départ des Évadées ? Est-ce parti d’un personnage, d’une histoire, d’un constat, d’un thème ?
C’est parti de l’envie d’écrire un roman qui soit à la fois un roman d’aventure et un thriller, avec des personnages féminins très attachants, et dont l’enjeu soit autre chose que le simple déroulement d’une intrigue. Je voulais que cet enjeu soit ancré dans ce qui nous touche dans la vie de tous les jours, dans notre avenir et celui de nos enfants.
Deux femmes mènent chacune de leur côté des actions d’enquête et prennent des risques, mais elles sont ancrées dans la réalité. Il y a beaucoup d’intrigues qui tournent autour d’un crime commis à un endroit précis ; là, j’avais envie d’un horizon plus vaste et d’un décor qui ne soit pas réduit à un seul lieu. C’était donc l’envie de combiner plusieurs choses : le voyage, les grands espaces, l’attachement à deux personnages féminins très forts, l’aventure, le thriller et, en même temps, un enjeu de société.
Le roman est dense, aussi bien en termes de personnages que de thématiques et de lieux. Comment s’organise-t-on ? Cela implique-t-il des compromis ? Le fait d’avoir deux tomes vous a-t-il justement permis de vous affranchir de certaines contraintes ?
C’est une question très intéressante. Quand on écrit depuis 25 ans, ce qui est passionnant, c’est de ne jamais se répéter et, en même temps, de se lancer des défis d’écriture. Quand on aime son métier, on a envie de le défier un peu. Je pense que c’est vrai pour tout artisan : on a envie d’avancer.
Là, il y avait plusieurs enjeux d’écriture. D’abord, celui d’être libéré de toutes les contraintes. Quand je dis toutes les contraintes, je parle du volume de pages, par exemple. La seule contrainte que j’avais, finalement, c’était vis-à-vis des lecteurs. Je me demandais notamment si, à une époque où l’on dit que la concentration est en baisse, on pouvait écrire une histoire qui s’inscrive dans la longueur tout en donnant au lecteur, à chaque page, envie de tourner la suivante et de ne jamais s’arrêter en route. C’était donc un premier défi : maintenir un rythme extrêmement haletant sur la longueur.
C’était aussi celui de créer un roman d’action et d’émotion qui s’enchaîne sans jamais s’arrêter. Et, pour être très honnête, je n’avais absolument pas prévu de l’écrire en deux parties. Quand je me suis lancé ce défi, j’avais même peur de ne pas pouvoir tenir sur 400 pages. Finalement, en ne me fixant aucune contrainte de temps ni d’espace, je me suis aperçu, lorsque je suis arrivé à environ 400 pages, que j’étais à peine à la moitié de l’histoire. C’était assez rassurant, mais cela demandait aussi beaucoup plus de travail que d’ordinaire. Cela dit, j’ai vraiment été passionné par l’écriture de ce roman. J’étais complètement happé par ces deux femmes.
Vous n’aviez pas envie de les quitter ?
Non, car je suivais leur quotidien, je prenais des risques avec elles et je tremblais à l’idée des risques qu’elles étaient en train de prendre. J’avais une grande liberté d’écriture, avec finalement une seule contrainte : chacune d’elles possède, dans son domaine, une très grande connaissance. L’une travaille dans la recherche scientifique, l’autre dans la recherche policière. L’idée principale était donc de beaucoup me documenter et de faire un travail très important pour partager avec le lecteur ce que j’avais appris de ces femmes, sans que cela ne soit jamais ennuyeux. Au contraire, je voulais que ce soit toujours passionnant. On peut être passionné par quelque chose que l’on ne connaît pas, à condition que ce ne soit pas enseigné de façon rébarbative.
Aviez-vous dès le départ en tête l’idée de deux sœurs jumelles et de personnages féminins ?
Dès que je me suis mis à écrire le roman, il y avait justement le pari de mettre en scène ces deux femmes qui se ressemblent physiquement à l’identique, mais qui sont, moralement et psychologiquement, deux personnalités totalement différentes. Elles se croient d’ailleurs très souvent opposées l’une à l’autre. C’était un véritable jeu d’écriture.
« C’était particulièrement passionnant de mettre en scène ces deux femmes qui sont des copies conformes et qui ont pourtant été séparées par la vie. »
Marc Levy
Pourquoi était-ce un tel défi d’écriture ?
Parce qu’au cinéma, les personnages, on les voit : on les visualise immédiatement. Dans un livre, nous n’avons que des mots écrits pour les imaginer. Très souvent, pour faire comprendre et ressentir un personnage au lecteur, on passe par ses attributs physiques, par sa description. Or là, ce sont deux personnages très différents mais elles sont jumelles. C’était donc un vrai travail d’écriture de les faire exister individuellement sans que cela soit jamais lié à leur physique.
J’avais peut-être un petit avantage : au cours de ma carrière, j’ai toujours beaucoup aimé faire exister des personnages qui avaient besoin d’être écrits physiquement ou qui pouvaient être définis à travers de petits détails. Mais là, c’était particulièrement passionnant de mettre en scène ces deux femmes qui sont des copies conformes et qui ont pourtant été séparées par la vie.
Comment avez-vous vécu le passage d’un personnage à l’autre pendant l’écriture ? Est-ce un va-et-vient permanent ou construisez-vous d’abord un personnage avant de passer au second ?
C’est assez instinctif, honnêtement. J’aimerais vous dire que tout était extrêmement pensé, mais en réalité, non. Je me suis laissé porter. Imaginez que, dans la vraie vie, vous rencontriez dans la même semaine deux sœurs jumelles qui ne s’entendent pas et que vous les voyiez séparément. Très vite, vous allez être obligé de vous détacher de leur apparence physique puisque vous savez qu’elles ne sont pas la même personne. Vous allez vous intéresser à ce qu’elles vous racontent, à ce qu’elles font, à qui elles sont.
« Les romans ont besoin de nous parler et d’avoir du sens. Ils ont besoin d’être politiques, mais pas au sens des partis politiques : ils doivent être dans la société dans laquelle nous vivons. »
Marc Levy
La différence, c’est que moi, je les aimais beaucoup plus qu’elles ne s’aimaient entre elles. Au début du roman, elles ne s’entendent pas. J’avais plutôt la présomption qu’il y avait davantage de choses qui les rapprochaient qu’elles ne l’imaginaient. Très vite, quelque chose m’est venu dans la première partie du roman : l’une est racontée à la première personne et l’autre à la troisième personne. Olivia, on la suit, elle parle, elle s’exprime. Cécile, on la suit à travers un récit à la troisième personne. Cela me permettait de placer le stylo avec deux focales différentes, deux angles différents.
La liberté et la résistance traversent le récit. Pourquoi était-il important pour vous d’aborder ces thématiques ? Peux-ton dire que Les évadées est un roman engagé ?
Je pense que nos libertés sont extrêmement menacées aujourd’hui. Elles reculent. C’est un constat. On vit une époque assez étrange où beaucoup de gens sont tentés par les partis extrêmes et autocratiques, comme si la mémoire de ce qu’est la vie lorsque ces partis arrivent au pouvoir avait complètement disparu. On a pourtant beaucoup d’exemples autour de nous.
Cette attirance pour le populisme et les partis extrêmes me fascine, parce que j’ai le sentiment que les gens oublient ou ne sont plus conscients de ce que cela signifie. Cela me frappe particulièrement lorsque je vois des jeunes attirés par certaines doctrines.
Dans ce roman, comme dans le précédent, La librairie des livres interdits, je raconte aussi à quel point tout ce qui touche à la culture – le cinéma, la littérature, l’art, la danse – peut être immédiatement attaqué par les partis extrémistes. Il suffit de regarder ce qui se passe dans les villes dirigées par certains partis pour voir ce que devient la culture. C’est une réaction viscérale des partis extrémistes de s’attaquer à ce que l’on doit lire, voir ou regarder. Et cela a un sens, parce que les romans ont un pouvoir énorme sur la société.
Quel est, selon vous, ce pouvoir particulier de la littérature ?
Les romans ont un pouvoir que l’information continue, que l’on avale et que l’on recrache aussitôt, n’a plus. Les romans, le théâtre, le cinéma, la danse nous touchent dans le temps. Le roman, plus que jamais, a besoin d’être « engagé ». C’est parfois un mot prétentieux, mais les romans ont besoin de nous parler et d’avoir du sens. Ils ont besoin d’être politiques, mais pas au sens des partis politiques : ils doivent être dans la société dans laquelle nous vivons.
Les romans nous émeuvent et nous donnent cette durée, cette capacité à réfléchir dans le temps. Ils possèdent cette extraordinaire capacité à apporter de la nuance, qui disparaît complètement de l’information.
« La société collective dans laquelle nous vivons dépend de chacun de nous. La grande résistance, c’est avant tout une résistance individuelle. »
Marc Levy
Est-ce aussi cette volonté d’ancrer le roman dans le monde contemporain qui vous a conduit à traiter ces sujets ?
Oui. Les enjeux que nous allons vivre dans les 20 prochaines années sont tellement importants que je n’ai pas envie d’écrire autre chose que cela en ce moment. Je n’ai pas envie de les éviter. Et cela apporte aussi une tension au livre, de l’émotion. Mais la notion d’engagement dont je parle n’est pas celle des partis politiques ou du militantisme. Il s’agit de comprendre le monde dans lequel nous vivons et d’y ancrer nos personnages.
Ce ne sont pas des romans qui cherchent à imposer un point de vue. Ce ne sont pas des essais. Ils nous font découvrir la vie de personnages et chacun a la liberté de ressentir ce qu’il veut ressentir et d’en tirer les conclusions qu’il souhaite.

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent des Évadées ?
L’attachement aux personnages, c’est une évidence. Mais à travers cet attachement, j’aimerais aussi qu’il y ait un attachement à la liberté, au respect des autres et, finalement, à cette certitude que j’ai : la société collective dans laquelle nous vivons dépend de chacun de nous. La grande résistance, c’est avant tout une résistance individuelle. Une résistance à la facilité, une résistance à la haine collective, c’est avant tout une résistance personnelle.
Dans un wagon de métro, si une femme, un enfant ou une personne plus fragile se fait agresser par deux ou trois autres personnes, il suffit qu’une seule personne se lève pour que tout le wagon se lève. Sinon, l’autre alternative, c’est de rester la tête dans son journal ou sur son téléphone et, le lendemain, de lire dans les faits divers qu’il y a une recrudescence de la violence. Je crois vraiment à cette société dont nous faisons tous partie.
Les évadées, Partie 2 de Marc Levy est attendu le 15 octobre 2026 en librairie.