Entretien

Alex Alice : “En bande dessinée, on a la chance d’avoir une prime à la sincérité”

12 juin 2026

Par Robin Negre

Illustration
“Les chants du cygne noir”. ©Rue de Sèvres

À l’occasion de la sortie de la saga Les chants du cygne noir, L’Éclaireur s’est entretenu avec l’auteur et dessinateur Alex Alice.

Comment s’inscrit cette nouvelle série, ou saga, dans votre œuvre ? A-t-elle une couleur particulière pour vous ?

Oui, c’est effectivement une nouvelle saga. Une histoire de pirates de l’espace et de vengeance dans une ceinture d’astéroïdes, dans un livre qui évoque de nombreuses références. Ce qui est assez extraordinaire pour moi, c’est la forme. C’est plus petit, en noir et blanc, ça ressemble beaucoup à un manga. Je n’avais jamais imaginé en faire un comme ça, mais l’histoire appelait ce type de narration.

Ça ne fait pas partie d’un plan ou autre, mais, quand j’ai créé l’histoire, que j’ai eu cette idée d’une jeune femme très en colère en quête de vengeance avec une histoire de pirates… Il fallait, pour des questions d’émotion et d’action, être dans ce format. Pour l’intime et le grandiose, ce livre ne pouvait vivre qu’en manga. Je ne savais pas que c’était possible d’en faire. Je me suis laissé tenter par l’expérience et je travaille déjà sur la suite avec beaucoup d’énergie. Ce n’est pas le même médium, mais tout ce que je sais faire, je l’ai mis dans ce livre.

Est-ce que ce format vous a obligé à repartir de zéro en termes de technique et de création ?

Cela s’est fait dans une fluidité déconcertante. Il n’y a pas vraiment eu de problèmes. C’est une expérience étonnante. Pour moi, à la base, ce n’était pas possible. Et au final, les choses sont tombées sans anicroche. Un élément a été assez long à comprendre néanmoins : il ne faut pas compter les pages. C’est du noir et blanc, s’il y a un peu plus de pages que d’habitude, cela ne change pas grand chose. S’il faut trois pages pour raconter la scène, je prends les trois pages, s’il faut 20 pages, je prends 20 pages.

Cette liberté de l’espace fait partie du format. C’est très différent de la bande dessinée européenne, où l’on est habitué à raconter de façon plus synthétique. Ce lâcher-prise dans la pagination a un coût en termes de temps de travail, mais je n’en avais pas conscience au départ. Dans les premières pages, je suis dans l’économie européenne, avant de passer davantage en mode manga par la suite.

Cette expérience, cette évolution de création doit vous aider pour le second tome…

Oui, absolument ! Le premier tome fait 200 pages, le second en fera 260 !

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Quand l’idée vient, quand la trame est là, on commence par quoi techniquement ? Les personnages ? Les premières planches ? L’ambiance générale ?

Pour moi, cette première étape est fondamentale. La bande dessinée est un art très technique, avec beaucoup de contraintes. Il faut faire et refaire les mêmes personnages. C’est assez long. L’écart entre le temps de réalisation d’un livre et le temps de lecture est assez énorme. Il faut que les intentions initiales soient là. J’insiste donc vraiment sur l’écriture, puis je travaille beaucoup à l’oral. Je prends des “victimes”, comme mon éditrice, et je leur raconte ce que je vais faire. J’évite de dessiner à ce moment-là, j’essaie de garder les choses le plus possible dans ma tête, pour éviter de donner une forme à laquelle je pourrais m’attacher. C’est le seul moment où j’ai un temps de narration qui s’approche de la lecture. J’ai la réaction de quelqu’un qui ressent l’histoire et ça va me guider dans ce que je veux transmettre.

Puis, quand tout est mûr, je fais l’album en storyboard, pour me concentrer sur la narration. Souvent, j’ai les dessins qui correspondent le mieux à mon intention lors de cette étape très rapide et spontanée. Car tout est basé sur une intuition de départ et elle doit rester présente. Est-ce que l’auteur ou l’autrice me fait passer quelque chose de personnel ? C’est important pour les lecteurs. En bande dessinée, on a la chance d’avoir une prime à la sincérité.

Est-ce que l’expérience que le lecteur aura impacte la création ou la narration ?

La manière dont je le formule, c’est que je fais des livres pour moi, lecteur. C’est aussi pour ça que j’aime bien le storyboard. Quand j’ai terminé ma journée avec des dizaines de pages, le lendemain, j’ai à nouveau un regard neuf. Sinon, j’ai quelques lecteurs privilégiés qui découvrent tôt l’album. En bande dessinée, on laisse beaucoup de liberté aux lecteurs, car les pages sont immenses, on travaille en très, très grand. Sur Le château des étoiles, par exemple, j’ai laissé de grandes pages, avec des compositions riches. On s’y promène un petit peu, on peut aller par-ci par-là. Il y a un côté contemplatif dans la bande dessinée européenne.

Le manga, ce n’est pas du tout ça. Il y a la possibilité de davantage diriger le regard du lecteur. Le format est plus petit, il n’y a pas beaucoup de cases, c’est du noir et blanc. Il y a des astuces qui vont focaliser le regard, comme les traits de vitesse. Il y a une envie de fluidifier la lecture, pour qu’elle soit la plus limpide possible. En bande dessinée, on contrôle le rythme, on a envie de ralentir. En manga, il n’y a quasiment aucune intention de ralentir la lecture, même sur les cases spectaculaires, qui seront survolées en un quart de seconde. C’est une vraie école de l’humilité.

Est-ce que les personnages imposent leur propre direction, vous obligeant à dévier de certaines idées initiales ?

Oui, totalement. Sur mes premiers livres, très orientés sur l’intrigue, je ne l’ai pas connu. Maintenant, je le vois. Je mets en place des personnages, je les travaille beaucoup, je mets en place un lieu et ensuite, quelque part, j’appuie sur “play”.

Si les éléments mis en place sont les bons – parfois il faut un peu ajuster –, ça s’écrit presque tout seul et c’est un bonheur incroyable.

Avez-vous la fin de l’histoire en tête ?

Oui, je sais où je vais, mais je suis heureux de me laisser porter par cet aspect feuilleton de l’intrigue.

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La piraterie a une place essentielle dans l’album. On voit les nombreuses références, mais, en le lisant, j’ai eu l’impression de retourner à L’Île au trésor de Stevenson.

Robert Louis Stevenson fait partie de mes grandes références, mais pourtant je ne l’ai jamais eu en tête en écrivant Les chants du cygne noir. La comparaison est flatteuse, elle me plaît beaucoup ! On suit effectivement un jeune personnage qui rencontre quelqu’un d’assez trouble, qui pourrait être ou non un pirate…

Il y a un rapport à l’enfance, entre le rêve et la peur de la piraterie. Dans les grandes influences, il y a aussi Albator de Leiji Matsumoto, bien sûr, et le travail de James Cameron.

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