Certains titres sont inclassables et malgré toute l’énergie dépensée dans l’élaboration de cette sélection de coups de cœur dessinés, nous n’avons pas réussi à les faire entrer dans les cases (humour de bédéiste). La narration est libre, les codes explosés, le talent immense. Peut-on devenir un autre en changeant simplement d’apparence ? Que reste-t-il d’une œuvre quand on la recouvre entièrement de noir ? Des sujets aussi libres que les albums qui les traitent.
Le meilleur des BD inclassables
| Titre | Auteur | Ton | Idéal pour |
| Peau d’homme | Hubert et Zanzim | Conte enlevé, malicieux et bien pensé | Les lecteurs curieux, qui ont envie d’un récit fort mais accessible |
| Les Illuminés | Jean Dytar et Laurent-Frédéric Bollée | Élégant, contemplatif | Les amateurs de poésie et de biographies romancées |
| Ar-Men | Emmanuel Lepage | Poétique, ancré dans le réel | Les fans de récits maritimes et de dessins à l’aquarelle |
| La Couleur des choses | Martin Panchaud | Vif, haletant | Les adeptes de polars et d’expériences visuelles inédites |
| Building Stories | Chris Ware | Intime, fragmenté | Les lecteurs qui aiment prendre leur temps lors d’une lecture non linéaire |
| Gamma… visions, un des tomes de Beta… Civilisations | Jens Harder | Ample, spéculatif | Les aficionados de fresques historiques et de récits d’anticipation |
| Julius Corentin Acquefacques, Tome 1 | Marc-Antoine Mathieu | Vertigineux, absurde | Ceux en quête de mise en abyme et d’expérimentation |
| TNT en Amérique | Jochen Gerner | Conceptuel, sombre | Les amateurs d’art contemporain et de détournement |
| La Cage | Martin Vaughn-James | Obsessionnel, kafkaïen | Les lecteurs aguerris, ayant envie de découvrir un OLNI |
| Ici | Richard McGuire | Contemplatif, vertigineux | Les passionnés de narration formelle et de temporalité éclatée |
Peau d’Homme – Hubert et Zanzim (Glénat)
Comme toute fille de bonne famille en âge de se marier lors de la Renaissance italienne, Bianca doit épouser un inconnu nommé Giovanni. Mais avant, sa marraine lui confie un secret transmis entre les femmes de la lignée depuis des générations : une Peau d’Homme. Sous les traits de Lorenzo, elle infiltre le monde masculin et découvre son promis sans les codes de la séduction, goûtant au passage à une liberté et un désir jusque-là hors d’atteinte.
Hubert et Zanzim signent une fable enlevée sur le genre et la morale, portée par un trait épuré et lumineux. Dernière œuvre d’Hubert, disparu en 2020, Peau d’homme a raflé le Fauve des Lycéens et le Grand Prix RTL la même année.
Les Illuminés – Jean Dytar et Laurent-Frédéric Bollée (Delcourt)
Paris, 1872. Rimbaud, Verlaine et Germain Nouveau se croisent, s’aiment et se déchirent autour d’un manuscrit brûlant : celui des Illuminations. Jean Dytar et Laurent-Frédéric Bollée retracent la genèse tourmentée de ce recueil culte à travers trois destins entremêlés. La mise en page, en bandes horizontales suivant chaque poète, restitue leurs trajectoires parallèles avec élégance. Un dispositif graphique au service d’un récit sur la création et l’amitié entre artistes maudits. Les Illuminés réconcilie poésie et bande dessinée.
Ar-Men – Emmanuel Lepage (Futuropolis)
Au large de l’île de Sein, un phare surnommé l’Enfer des enfers défie l’océan depuis 1867. C’est pourtant dans ce lieu hostile que Germain, l’un de ses gardiens, a préféré fuir le continent et ses souvenirs. Emmanuel Lepage mêle avec brio plusieurs récits, plusieurs époques, le réel, l’onirique et le mythologique. Les planches aquarellées du dessinateur subliment le scénario et font d’Ar-Men un incontournable du genre.
La couleur des choses – Martin Panchaud (Çà et Là)
Simon, ado harcelé de son quartier, rencontre un jour une voyante qui lui partage les gagnants d’une fameuse course de chevaux. Selon ses dires, le garçon mise en cachette les économies de son père et empoche alors 16 millions de livres. Mais impossible de les encaisser : il est mineur, sa mère est dans le coma et son père a disparu…
Commence alors une traque haletante, dessinée en vue plongeante par Martin Panchaud qui remplace les visages par de simples cercles colorés façon plan de métro. Entre polar et comédie, La Couleur des choses bouscule les codes graphiques établis de la bande dessinée. En bref, un vrai OLNI qu’on vous recommande fortement !
Building Stories – Chris Ware (Delcourt)
Quatorze fascicules, aucun ordre imposé : Chris Ware éclate le roman graphique en une boîte à composer soi-même. On y suit les habitants d’un immeuble de Chicago, leurs amours, leurs deuils et leurs silences, racontés en coupes d’étages, par flashbacks entrelacés, et reliés par le destin fragile d’une jeune femme. Building Stories se lit, se pose, se reprend, selon l’humeur du lecteur. Un inclassable pour sûr !
Beta… Civilisations : Gamma… visions – Jens Harder (Actes Sud BD)
Après avoir retracé l’histoire de l’univers et des civilisations, Jens Harder referme son cycle avec un ultime volume tourné vers l’avenir. Climat, effondrement des écosystèmes, technologie : Gamma… visions imagine plusieurs devenirs possibles de l’humanité, dans une esthétique froide et bleutée proche de la science-fiction. Vingt ans de travail aboutissent à une fresque ambitieuse, entre documentaire spéculatif et bande dessinée muette. Un des projets les plus vertigineux du genre.
Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves, Tome 1 : L’Origine – Marc-Antoine Mathieu (Delcourt)
Employé au ministère de l’Humour, Julius Corentin Acquefacques reçoit un matin une planche de bande dessinée… qui raconte exactement ce qu’il vient de vivre. Les pages continuent d’arriver, dévoilant son présent puis son avenir, jusqu’à ce qu’il comprenne être le personnage d’un monde à deux dimensions. Marc-Antoine Mathieu pousse la mise en abyme jusqu’à l’objet-livre : une case manque littéralement dans l’album. L’Origine, premier tome incontournable, a reçu le prix du meilleur scénario à Angoulême en 1994.
TNT en Amérique – Jochen Gerner (L’Ampoule)
Jochen Gerner recouvre entièrement Tintin en Amérique d’Hergé sous une épaisse encre noire, ne laissant filtrer que quelques mots et pictogrammes colorés. La ligne claire disparaît, la violence sourde de l’album originel remonte à la surface, entre néons urbains et symboles énigmatiques. Né des expérimentations de l’OuBaPo, l’Ouvroir de bande dessinée potentielle – pendant graphique de l’Oulipo – ce détournement radical interroge autant l’œuvre d’Hergé que l’imaginaire américain. TNT en Amérique transforme la bande dessinée en objet conceptuel et brouille la frontière entre lecture et relecture.
La Cage – Martin Vaughn-James (Impressions Nouvelles)
Publié en 1975, bien avant l’expression roman graphique, La Cage ne met en scène aucun personnage. Martin Vaughn-James, digne héritier du doute narratif de Kafka ou Beckett et du vertige visuel de M. C. Escher, construit son récit à partir de lieux qui se délitent : chambres envahies de sable, murs qui se fissurent, taches d’encre proliférantes. Sous ce chaos organique se cache une construction d’une rigueur folle, portée par un trait clair d’une netteté trompeuse. Classique oublié de la bande dessinée expérimentale, La Cage reste une pièce fondatrice du genre.
Ici – Richard McGuire (Gallimard BD)
Une même pièce, un même angle de vue, mais des siècles qui se télescopent : Richard McGuire superpose 1720, 1955, 1988 ou un futur incertain dans un seul décor. Amérindiens, familles, catastrophes à venir s’y croisent sans logique chronologique, créant une étrange résonance entre les époques. Ici invente une narration purement spatiale, où chaque case dialogue avec des dizaines d’autres à travers le temps. Fauve d’or à Angoulême en 2016, ce livre culte de Richard McGuire a durablement marqué le médium.